dimanche 6 mars 2016


 
Le sac en plastique 

  

Le commis : vous voulez un sac?

Bien sûr que j’en veux un. Ou je peux faire cinq voyages aussi…

Papier ou plastique?

Plastique.

La femme derrière moi, sur un ton de reproche : il existe aussi des sacs réutilisables, c’est moins polluant pour l’environnement.

Je suis en vélo moi, madame. C’est à vous cette grosse voiture? Vous habitez loin d’ici? Avez-vous vraiment besoin d’une mini-van pour traîner votre sac réutilisable?   


Puis-je avoir mon petit sac en plastique?   Qu’est-ce qui vous dit que je vais le jeter ce sac? Je les collectionne. J’en fais des œuvres d’art que vous allez peut-être m’acheter un jour. Je les empile.  Avez-vous une idée de ce que représentent en volume mille sacs en plastique bien pliés? C’est moins, Madame, que votre sac à main en similimachin de soie de taffetas, mauvaise imitation de je ne sais quoi, dont vous bourrez les poubelles tous les cinq ans et qui mettra bien mille ans à se désintégrer. Il a d’ailleurs déjà commencé. Et puis mon petit sac sert à ramasser les déchets : les miens, mais aussi ceux des autres souvent. Tiens, cette sacoche justement rentrerait bien. 

Au commis : Puis-je avoir mon petit sac? C’est pour le remplir de tout ce que vous voulez tant me vendre ici, choses pour la plupart superflues qui ont pollué la planète pour se rendre et finiront en montagne de déchets. Puis-je avoir mon petit sac pour les transporter? Ça nous serait bien utile, et ça masquera un peu vos suremballages de produits bon marché. 

Puis-je l’avoir mon petit sac? J’en ferai bon usage.

 


Ah! Puis j’oubliais, je m’en sers aussi pour y jeter des restes humains.
 

***


Épilogue : Les sacs réutilisables, c’est une très bonne idée.  Faut juste pas se rentrer la tête dedans.  Exemple cet écriteau à la porte d’un COSTCO :

Pensez vert…
Apportez vos sacs !!!


Il serait plus indiqué, selon moi, de suggérer plutôt ceci :

Pensez vert…
N’achetez que le nécessaire !!!


Ce serait préférable. Surtout pour la rime.

***
 

dimanche 21 février 2016



La tête ne peut rien sur le cœur

(ou plus savamment : Le « JE » suit le « SOI »)

 

On ne décide pas si on aime ou si on croit quelque chose ou quelqu’un. C’est hors de notre contrôle, faut juste ne pas être le dernier à le savoir. Puis quand on le sait, on ne décide même pas si cela peut changer. Le temps et les événements jouent sans notre opinion et font qu’un jour on réalise qu’on n’aime plus ce qu’on aimait, qu’on ne croit plus ce à quoi on croyait. Ou l’inverse.


Vouloir aimer ce n’est pas aimer. Vouloir croire ce n’est pas croire. Même vouloir vouloir ce n’est pas vouloir. On s’illusionne beaucoup. On se fait une image de soi la plus idéale possible; comme la femme qui s’obstine à rentrer dans son tailleur et en force les coutures. Ça ne convient plus. Il faut se faire à l’idée. Je veux bien croire au père Noël, mais ça ne marche pas, je sens toujours le besoin d’acheter moi-même les cadeaux. J’aime l’idée d’arrêter de fumer; je voudrais vouloir arrêter de fumer. Pourquoi? Parce que c’est une volonté cosmétique : je me plais à vouloir vouloir arrêter de fumer, mais j’accepte toujours intérieurement de fumer. Bref, je n’ai pas la « volonté » d’arrêter de fumer... malgré ma bonne volonté.

En fait, il y a comme une dualité. Au lieu de « je » on devrait dire « on » : le JE et le SOI. Le JE suit le SOI. C’est le SOI qui mène; le JE suit ou dénie. La volonté (ou non-volonté), l’amour (ou non-amour), la croyance (ou non-croyance) sont déjà bien établis en soi. Le JE exprime simplement l’idée souhaitée ou la vraie prise de conscience du SOI. Le SOI est la résultante de tout ce que nous sommes, et ce n’est pas très variable.


Je dois constater ce qui est MOI. Il n’y a pas de « j’aimerais être une fille, j’ai la volonté d’être une fille, je crois être une fille… »  Non, je suis un gars. POINT. À moi d’adapter mon discours. Je suis un gars, et pas n’importe lequel, un gars de mon époque, de race blanche, intellectuel, non sportif, fumeur, paresseux, moyennement intelligent, sensible, etc. C’est ça le SOI qui est le mien et que je dois exprimer. Il n’y a pas d’autres choix. Tout le reste, c’est le combat de notre vie : le « je » contre le « soi ». Pour le gars ça va bien, mais pour fumeur, paresseux, moins bien. Tout le reste n’est qu’un jeu de rôle : le rockeur sentimental, l’épais jouant les aristos, les abrutis les philosophes, l’artiste le grand artiste, l’homme d’affaires l’homme d’affaires, enfin, tout ce qu’on croit être. Qu’on aime surtout croire être.
 

Bien sûr, le JE peut influencer le SOI en le mettant constamment dans un autre environnement, sous l’effet d’autres influences, mais ça ne marchera toujours qu’à moitié, même si on s’en fait une totale illusion. Si le SOI change réellement au cours de notre vie, ce sera, je crois, vraiment exceptionnel et très lié au hasard. Certes qu’il faut jouer le jeu; c’est même souhaitable en société. Il y en a pour qui la bonne humeur ou l’honnêteté est naturelle, pour d’autres une application quotidienne. Continuons le jeu. 

La tête ne peut rien sur le cœur. Et le cœur ne peut rien sur le sexe.

 « La bandaison papa, ça ne se commande pas » G.B.


S’il y a un domaine où on ne peut tricher, c’est bien celui-là. Et c’est bien le tourment d’un tas de gens. Regardez sur quoi vous bandez, et c’est ce que vous êtes. Essayez de bander sur autre chose maintenant, son contraire, par exemple, ça va bander mou, je vous le dis. C.Q.F.D.


Je reprends donc mon idée : on ne décide pas si on aime ou croit quelque chose ou quelqu’un. Souvent à notre grande surprise et grand regret. On peut l’admettre ou non, avoir la meilleure volonté de modifier les choses, mais ce ne sera qu’illusion. Nous pouvons peut-être adapter notre opinion à ce que nous sommes vraiment, si ça diffère, mais l’inverse ne sera que comédie. Les gens sincères, je crois, ne cherchent pas à être ou faire ce qu’ils disent, mais plutôt à dire ce qu’ils sont et font. Les gens sincères et cohérents adaptent leur discours à ce qu’ils sont.  



Alors mon petit poème commencera ainsi :


Mon amour, ma tête ne veut pas t’aimer
C’est mon cœur qui bat pour toi
Je crois que je t’aimerai toujours
C’est mon cœur qui en décidera
Je veux vouloir t’aimer et crois le croire
Enfin, je crois pouvoir dire qu’ON t’aime
Quel hasard extraordinaire
Quand même!

 

Bon, il reste à arranger les rimes, mais quand même, c’est à peu près ça.

 

***

dimanche 14 février 2016


 « Parlez-moi d’amour et je vous fous mon poing sur la gueule !  Sauf le respect que je vous dois. »  G. Brassens




Dans la série des CHRONIQUES DU PLOMB SAUTÉ

 
 
 
 
 
Ne me parlez pas d’amour  

 

Surtout pas avec vos grands yeux pénétrés de vénération. En cette matière aussi, je pratique une forme d’athéisme. Cette sacro-sainte aspiration ne me paraît qu’une pulsion sexuelle bien involontaire et pratiquement incontrôlable. Vous ne voulez pas aimer, vous aimez pareil; vous voulez bien aimer, vous haïssez quand même... de façon refoulée.

De plus, et c’est bien ça qui me tarabuste, c’est une quête purement égocentrique, narcissique, égoïste, travestie, bien sûr, comme une pute en bonne sœur. Bref, pour moi, c’est caca, pas loin du délire, de l’obsession, du désordre mental, émotionnel, dangereux. Surtout pour l’autre. Au bout de l’amour, c’est la haine. C’est la même charge fanatique. Ça supporte mal la contrariété. Tenez-vous à distance de ceux qui en cultivent à l’excès.  Fuyez-les comme certains assassins.  

« Mais si je t’aime, prends garde à toi » Carmen, de Bizet.

Pouvez-vous imaginer aimer quelqu’un et le laisser sortir de votre vie.  Non, on l’aimmmme. On veut le garder au cœur de sa vie. On s’y accroche, on s’y attache, on le tient serré. « T’es mon amour », ça veut dire t’es à moi. Dans cette phrase « Je t’aime », je ne vois pas le beau sentiment. C’est le « Je » qui trahit tout de l’altruisme. C’est le « t’» qui me fait peur; comme dans « tue » : Tu m’aimes-tue? Le grand Amour est à deux doigts de la haine.  

Ne me parlez pas d’amour.

Mais parlez-moi de beauté, de poésie, de tolérance, de chaleur humaine, d’affection, tous ces beaux sentiments où votre « je » n’arrive pas en premier. Le bel élan altruiste je le vois plus dans la recherche de l’harmonie, la paix, l’ouverture à l’autre. Voilà ce que je conviendrais de célébrer davantage.

Mais l’amour, l’amour, l’Amour, bon Dieu! ce n’est rien d’autre qu’une envie de se mettre… important aux yeux de l’autre. Vos grands débordements me troublent.  Un esprit comme le mien y voit tout de suite une érection gênante, intempestive, qui réclame davantage un élan du poignet qu’un élan du cœur. J’en ai-tu aimé moi des filles sur papier glacé, que d’intensité dans mon amour, que d’ardeur dans mes élans.  Je n’avais d’yeux que pour elles, mon plus grand intérêt, ma promise, mon… ma… ahhhh!  Et puis, je redevenais soudain paisible et laissais enfin libre l’objet de mon amour. Je dis que l’Amour qu’on ressent pour l’autre c’est la même branlette de son amour-propre.

Ne me parlez pas d’amour. Mais vous pouvez me parler d’amitié par contre.  Beaucoup d’amitié.

 

Bonne St-Valentin, quand même!
Aux amoureux égoïstes qui s’aiment si tendrement.

 

 

 




***
 


 

lundi 4 janvier 2016

    Récital
   BRASSENS
     *****************
     Un rendez-vous avec les textes et
 la belle musique de Georges Brassens
 livrés sans artifices, comme au moment
  de leur création : une guitare, une voix
 et la CHANSON.
    ******************

dimanche 3 janvier 2016



 Extrait du roman L'INNOCENT  chroniques naïves & puériles
 http://www.bouquinplus.com/L-innocent-Serge-Timmons-978-2-981-56890-8-cbbaaaoMa.asp


La Bénédiction
 
 

   Jour de l’An, direction Cowansville, chez grand-papa Sullivan. Dans l’auto, je me repasse les commandements. C’est quoi encore?

   - On ne court pas dans la maison
 
   - On salue le monde en arrivant et en partant.

   - On se lave les mains avant de manger, et on dit merci quand on est servi.

   - On n’achale pas le chat. Puis on ne fait pas japper le chien pour rien, on le laisse tranquille.

   - On ne parle pas, et surtout, on ne rit pas pendant la bénédiction paternelle.

   - On dit « Non, merci » quand on nous offre quelque chose. Si on insiste, on en prend un. UN. On ne vide pas le plat.

   - Quand on reçoit des becs des matantes on ne s’essuie pas la joue énergiquement tout de suite après.

   - On évite de jouer avec le petit Réal, il est tannant lui, il pense juste à faire des mauvais coups.

   - On ne dit pas fort et à tout bout de champ « On s’en va-tu? »
                      
   - On ne joue pas dans son assiette. Si on n’aime pas ça, on dit qu’on n’a pas faim, on ne dit pas ouache! Pis si on n’a pas faim pour manger le repas, on n’a pas faim pour manger le dessert, non plus.

   Combien ça m’en fait? Dix. C’est bon, on arrête là.

   La famille de mon père ce n’était pas celle qu’on voyait le plus souvent. On avait plus tendance à dire « monsieur », « madame », plutôt que « mononcle », « matante » quand on les visitait. C’était comme ça, on voyait plus souvent la famille de maman et on les préférait : on se sentait plus près d’eux, on habitait la même ville, on partageait le même genre de vie. Tandis que du côté de mon père c’était pour l’ensemble des cultivateurs, des gens de la campagne qui habitaient dans les rangs. Plus folklorique comme approche, disons. 

En arrivant, on pouvait prendre une heure à dégeler. Trois piquets bien droits; on passait pour des enfants bien élevés (même moi). Mireille, pourtant de nature si sociable, me paraissait plus maniérée qu’à l’aise quand elle se mêlait aux autres.

   Comme on s’était pointés à peu près juste à temps pour le dîner, on est donc passés à la table assez vite. Et là, moi qui suis si difficile, je me suis régalé. Grand-maman Sullivan était un véritable cordon-bleu : ragoût de boulettes exquis, soupe aux pois à se jeter par terre, beignes au sirop d’érable à virer fou, sucre à la crème à rendre malade… Je n’avais jamais mangé rien de si bon. 

   Après le repas, les hommes parlaient de politique. Forcément, puisqu’ils criaient plus qu’ils discutaient. Les femmes faisaient la vaisselle pendant que nous, les enfants on s’exclamait devant l’arbre de Noël géant. Comment ils ont pu entrer ça dans la maison? C’est impossible.

   — Duplessis, c’éta un dictateur! Y nous écrasa.
 
   — Pas vra! C’éta un homme qui se tena deboutte. C’est notre sauveur à nous autres, les Canadiens-França.

   Les esprits s’échauffaient : certains devenaient rouges, d’autres tombaient dans les bleus. Grand-maman, la vraie chef du clan sans le titre, est intervenue pour calmer le jeu :

   — Bon, ça va faire les ti-coqs. Vous allez me tasser les meubles, pis vous autres, les musiciens, allez chercher vos instruments, ce monde-là veulent danser.

   Puis, en un rien de temps, l’atmosphère avait changé, on s’est retrouvé soudainement au milieu d’une soirée canadienne en plein après-midi. Une grosse matante était au piano, un mononcle ti-coq bleu au violon, un mononcle ti-coq rouge à l’accordéon, et mon père dans tout ça, planté au milieu, sérieux comme un pape, callait le set carré. 

Saluez votre compagnie!
 
Amenez-la jusqu’au centre,
 
Les femmes au milieu,

Les hommes autour,

Changez de côté,

Vous vous êtes trompés,

Reprenez votre compagnie,

Tout l’monde balance

Et pis tout l’monde danse…

   J’étais cloué sur ma chaise. Au début, j’ai presque eu peur. À voir tous ces hommes taper du talon, crier la tête renversée par en arrière, j’ai cru voir des sauvages tourner autour d’un feu, encerclant les femmes comme des sacrifiées. J’étais sidéré. Ça me paraissait terriblement compliqué, mais ils avaient tous l’air de savoir quoi faire et de follement s’amuser. Des couples rentraient, d’autres débarquaient, et le reel repartait.

   Une matante s’est approchée de moi avec un plat de sucre à la crème :

   — En veux-tu un, mon petit garçon?

   — Non, merci! ai-je dit poliment.

   — Ah, bon!

   — Non, non, attendez. Vous n’insistez pas?

   — Oui, j’insiste, qu’elle m’a dit en se mettant à rire.


   J’ai regardé maman qui ne me regardait pas, et j’en ai pris quatre.

   — Merci. Vous repasserez, hein?


Saluez votre compagnie!

Amenez-la jusqu’au centre,

Les femmes au milieu,

Les hommes autour,

Changez de côté,

Vous vous êtes trompés,

Reprenez votre compagnie,

Tout l’monde balance

Et pis tout l’monde danse…

 

   Après une heure, Mireille et moi on n’était plus capables. Paulo, lui, dormait avec le chien sous la table de la cuisine. J’ai été voir maman et je lui ai glissé à l’oreille : « On s’en va-tu? ». Oui, oui, elle m’a dit, dès que grand-papa nous aura donné la bénédiction. Heureusement, peu de temps après, les musiciens fatigués ont décidé de prendre une pause et c’est à ce moment que la plus vieille des sœurs de mon père est allée demander au patriarche : « Papa, voulez-vous nous bénir? »

   Alors il s’est levé en prenant un air solennel. Tout le monde s’est approché et s’est mis à genoux devant lui. Il a tendu les bras au-dessus de nous, et comme un grand manitou a marmonné en anglais, en français, en latin quelques incantations que tout le monde a reçues en disant « Amen » et en faisant un signe de croix. Puis, tout le monde s’est embrassé et souhaité « Bonne Année! » 

   C’était le temps. Ma mère a fait signe à mon père, et on a compris qu’on pouvait aller mettre nos manteaux. On partait alors que d’autres quadrilles se formaient et que ça reprenait de plus belle. 

   Au retour, dans l’auto, je sentais mon père heureux, tout rayonnant de bénédiction, et je m’imaginais revenir d’un pays lointain.


***
 
 
Dernière publication de la saison.   De retour, quelque part en février.
 
BONNE ANNÉE  2016 !!! 
 
 

dimanche 13 décembre 2015


 

Vive le vent d'hiver
 

 

    On avait l’air de trois petits bonshommes de neige qui débarquent dans la maison. Une tempête de neige! On ne pouvait pas manquer ça.


    — Marchez pas avec vos bottes en d’dans! Allez-vous s’couer dehors, nous a crié maman en passant d’un pas rapide, une pile d’assiettes dans les mains.

    — Là, vous trois, vous allez monter dans vos chambres faire un p’tit dodo, parce que ce soir vous vous couchez tard, nous a dit grand-maman pendant qu’elle déneigeait mon petit frère.


    Même qu’on ne se couchera peut-être pas du tout, la messe est à minuit. On avait déplacé les meubles, aligné des chaises, allongé la table, installé des guirlandes en papier rouge et vert au plafond, il y avait une dinde au four, mon père s’affairait à retrancher les croûtes du pain... Vraiment, on ne se couchera pas de sitôt.

    À la radio jouaient des airs de Noël entrecoupés de bulletins météo.

Une tempête de neige fait présentement rage sur l’ensemble du Québec. Au moins dix pouces de neige sont tombés jusqu’à présent. De plus, à certains endroits, d’importantes accumulations se sont formées par les violentes rafales notamment sur la région de la Mauricie rendant plusieurs routes impraticables. La police provinciale avise la population de redoubler de prudence et d’éviter d’emprunter les routes secondaires.

Nous reprenons le cours de notre émission LES BEAUX CHANTS DE NOËL, et vous reviendrons avec un bulletin plus détaillé dans la prochaine heure. Merci de demeurer à l’écoute... « Vive le vent, vive le vent, vive le vent d’hiver qui s’en va soufflant, sifflant dans les grands sapins verts… » entonnait le chœur des Petits Chanteurs de l’Estrie.


    — Eh, que ça tombe mal! Germaine viendra pas, c’est sûr. Ils partiront pas de Québec dans une tempête comme ça. Appelle donc, voir! demandait ma mère à mon père.

    — Julien, non plus, je croirais ben, a rajouté grand-maman, le connaissant, il est assez peureux. Et pis Montréal, c’est pas à la porte, non plus.

    — Ouais, ben! On va slaquer su lé sandwichs, a rétorqué mon père, pragmatique.


    Dommage que ce soit si dérangeant, c’est tellement beau, pensais-je, en regardant le blizzard de la fenêtre de ma chambre. On ne distinguait rien à trois maisons de nous, ça aurait pu être l’océan derrière ce nuage opaque décroché d’un ciel trop sombre pour une fin d’après-midi. Par moment, en bourrasque, le vent venait siffler dans les fenêtres mal isolées en faisant des fffwwouiiiiiii  des fffwwwaaa, cognait quelques coups dans la vitre pour nous faire peur, puis repartait tourbillonner sur les bancs de neige. C’était vraiment excitant. Comment m’endormir au milieu de cette mer déchaînée?


    En bas, ça bougeait. Des bruits de vaisselles, de meubles tirés, de téléphone qui résonne à tout bout de champ au travers des chants diffusés à la radio. Comment m’endormir dans toute cette agitation inquiète et malgré tout heureuse?

 
    Je n’avais pas eu à me poser la question une troisième fois, je me réveillais. J’avais déjà dormi presque trois heures. J’ai descendu l’escalier en vitesse, espérant n’avoir rien manqué.

    — Tiens, t’es levé toi! Va t’habiller, ils vont arriver bientôt, m’a tout de suite ordonné ma mère.

   — Mireille, elle? (Un automatisme)

Elle était déjà debout, déjà habillée (en princesse, évidemment) et aidait à mettre la table. Je me suis repris :

    — Paulo, lui?

    Il était dans le salon, habillé lui aussi, en train de manger une collation. Bon, si personne ne coopère, je vais donc aller me changer.

    Le vent maintenant était tombé. Il neigeait encore pas mal, mais on pouvait voir au travers les mailles du rideau. Justement, j’apercevais mon père en train de déneiger une nouvelle fois l’entrée.


    Dans la maison on ne respirait plus sans avaler en même temps une part de tourtière, un fumet de dinde rôtie, quelques vapeurs d’un ragoût de pattes. C’était carrément envahissant, presque du bruit. J’avais du mal à me concentrer sur autre chose. Je devais, par exemple, m’approcher à deux boules du sapin pour enfin saisir, comme un doux murmure à l’oreille, sa discrète et suave émanation.


    Tout le monde endimanché attendait la visite avec cette petite nervosité agréable de vouloir être à son meilleur. Nous, les enfants, on était collés à la fenêtre, scrutant le moindre mouvement qui pouvait ressembler à une auto tournant au coin de la rue. Ils ne devraient plus tarder. À tour de rôle, on se relayait le temps d’aller gober un poisson rouge à la cannelle ou une tuque de chocolat dans les petits plats de verre taillé déposés sur le buffet.


    Il neigeait toujours, mais juste pour la beauté de la chose. Pour faire carte de Noël avec toutes ces guirlandes illuminées des maisons sur la rue. Soudain, une voiture a ralenti devant la maison. Ça y est! La visite. Mon oncle Julien (le peureux?), était le premier arrivé. On y distinguait ma tante Carmen et nos deux cousines, Julie et Francine dans l’auto. Des grandes cousines. Pas bon, ça! C’est les autres qu’on a hâte de voir. Dès qu’on a sonné à la porte, Paulo et moi, on est parti comme des balles nous cacher au fond de la cuisine. On riait, on criait, on faisait les sauvages, pendant que Mireille allait gentiment leur ouvrir la porte.


    À toutes les dix minutes maintenant, ça sonnait. Et à chaque coup, Paulo et moi, on se mettait à hurler comme des loups. On ne sortait pas de la cuisine. Planqué derrière le poêle, j’envoyais Paulo nous ravitailler : apporte-moi des jujubes! Des rouges! Et je restais là à épier les allées et venues de mes oncles et mes tantes dans le passage qui mène à la toilette. Mais, la plupart du temps, c’était maman que je voyais passer les bras chargés de manteaux pour aller les étendre sur nos lits.


    Au bout de quarante-cinq minutes, ma mère, qui avait fini par oublier notre existence, nous a remarqués en venant dans la cuisine préparer le plateau des liqueurs.


    — Qu’est-ce que vous faites là, vous autres? Allez saluer vos oncles et vos tantes, qu’elle nous a dit en remplissant les verres.

    — Matante Juliette est-tu arrivée?

    — Ben oui, ils viennent d’arriver.

    — Jacques est-tu là?

    C’était le seul cousin de mon âge que j’avais envie de voir. Quand ma mère a acquiescé, j’ai fait signe à Paulo qu’on pouvait y aller. C’était le temps… sinon on manquait la liqueur. On est entré dans le salon sous les oh! et les ah! comme ils ont grandi! Exactement ce qu’on redoutait : l’eau froide qui vous mord l’orteil. Mais bon, fallait se saucer à un moment donné. Je m’étais tout de suite dirigé vers Jacques et tous les deux, habillés comme des vendeurs de tapis, on ne savait pas trop quoi se dire :

    — Salut!

    — Salut!

    Maman passait le plateau : du coke, de la liqueur fraise et orangeade. Mon père offrait des bières à mes oncles. Toute la visite assise bien droite sous trop d’éclairage parlait évidemment de la température et des routes impossibles qu’elle avait dû prendre pour se rendre jusqu’ici. Ça faisait beaucoup de monde qui parlait tous en même temps, riait, s’examinait. J’ai amené Jacques dans la cuisine pour qu’on puisse échanger un peu.

 
    — Qu’est-ce que t’as demandé à Noël? dis-je.

    — Un train électrique. Toi?

    — Plusieurs affaires : un camion de pompier, des minibriques, un jeu de hockey, une ferme miniature, une carabine à air, une ceinture de cowboy et… moi aussi, un train électrique. (J’avais le goût d’impressionner). On a jasé longtemps, comme ça, en gens du monde, un verre à la main, mais plus question à présent de grignoter quoi que ce soit. Il était passé neuf heures; il fallait se garder au moins trois heures de jeûne avant de communier.
 

    À onze heures et quart, mon père a dit : « Ben, c’est l’heure d’y aller, si on veut avoir de la place ». Tout le monde a repris son manteau, son chapeau, son foulard, puis, dans les rues à moitié déneigées, le cortège s’est mis en route vers l’église. D’un ciel profond, paisible maintenant que soulagé, on ne recevait plus que des flocons retardataires éclatants de blancheur sous les lampadaires. Le vent à cette heure était à plat, complètement essoufflé, tandis que dans ma tête me revenait constamment cette chanson comme pour le ranimer : « Vive le vent, vive le vent, vive le vent d’hiver! »
 
 
***


 

dimanche 6 décembre 2015

 
 
                   Les longues heures                       
 
 
Les longues heures, les lentes
Journées collantes,
Et le calme froid
Là, où naît l’effroi
D’attendre toujours
La fin d’un long jour.
 
Le temps se dilate
Et la vie éclate
C’est déjà trop mourir
Et j’ai froid à le dire
Que d’être mort une fois
Sans amour, sans foi.
 
Nos jeunes nuits
Nos tendres
Jeux qu’engendre
Un amour si petit
Pour un si gros appétit
Sont des feuilles sans sève
Qu’un vent froid enlève.


Mon pauvre cœur
Mon triste
Cœur d’artiste
 
Toi qui bats solitaire
Sur cette froide terre
Ton sang n’est plus très chaud
Et mon temps pas si beau.
 
 
***
 
                Copyright © 1978  S. Timmons
 
 
 
 

dimanche 29 novembre 2015

 
 
Seul et inaccessible
 
 

    Qui peut savoir ce que je pense en ce moment? Personne. Je suis seul au monde avec ma pensée. Dieu, me direz-vous? Peut-être, s’il existe, mais ça ne change rien pour vous. Qu’est-ce qu’il vous dit de ce que je pense? S’il existe c’est une affaire entre lui et moi.

    C’est extraordinaire toute la puissance que nous avons dans cette liberté de penser. Je peux me faire un scénario incroyable mettant en vedette cette jolie petite fille devant moi, la faire m’aimer follement, la faire défiler toute nue, la manipuler à ma guise, elle ne s’en doute même pas. Elle ne peut pas se soustraire à ma pensée. Elle est prisonnière de mes rêves, complètement abandonnée à ma volonté. Elle a beau me regarder et ne voir qu’un niais lui sourire, je l’embrasse actuellement et elle ne s’en doute même pas.
    Je pourrais aussi lui faire mal, la découper en petits morceaux, elle ne pourrait rien faire. Tout le monde ici qui nous entoure ne se doute de rien. On ne voit qu’un innocent faire un sourire innocent à une fille qu’il torture. Je suis tout à fait inatteignable.

    Quelle puissance!    Quelle solitude!   Nul ne peut nous assujettir. Impossible. On a beau nous battre, finir par obtenir de nous des aveux contraires à nos sentiments, notre cœur reste souverain, notre esprit inatteignable. Comme un mort : on ne peut plus rien contre lui, ni lui faire peur, ni le faire souffrir, ni le soumettre. C’est un match nul, personne ne gagne. 

    Qu’est-ce que les autres pensent de nous? Mystère. On a beau leur demander, ça ne change rien; ils peuvent tout aussi bien dire le contraire de leur pensée et on ne le saura pas. Ils peuvent aussi nous dire la vérité et on en doutera. Mystère. Incommunicabilité. On est chacun sur sa planète se côtoyant à travers un espace sidéral… 

    Quoi, qu’est-ce qu’elle a dit la maîtresse? Le cahier bleu? Où ça? Je n’écoutais pas. Je suis toujours dérangé dans mes pensées.

    Alors on écrit quoi? PAPA A LA PIPE. Combien de fois, elle a dit? 

    Je ne sais pas comment font les autres pour rester attentifs tout le temps. Moi, je suis toujours distrait. Il y a trop de mouvement, trop de choses à penser; je suis là, j’essaie de me concentrer, mais c’est comme si je suivais un film dans ma tête en même temps. Dès que je suis sur le mode écoute, après un certain temps, j’entends de la musique, je vois des images, je suis transporté ailleurs. Ils appellent ça la lune. Possible. Je ne sais pas où, ni quoi, mais mon esprit et mon corps ne sont pas toujours au même endroit, en même temps. 

   À l’église, c’est pire encore. Comme il n’y a pas le stress d’être appelé subitement et atterrir sous les moqueries de mes camarades, je peux voyager en paix. Je soupçonne que je ne suis pas le seul, d’ailleurs. À voir les autres regarder le plafond, tourner la tête à gauche, à droite, tousser de temps en temps pour se tenir réveillés pendant que le curé sermonne, j’ai l’impression qu’ils ont mis leur corps en mode figuration, et sont partis, eux aussi, se promener. On dort debout aux histoires que nous raconte le prêtre En ce temps-là, Jésus... RRRRRRRR....  Un jour, Jésus... RRRRRRRR...   Une fois c’t’un gars... RRR... Hein, quoi? Un centurion... Ah! RRRRRR...

    À l’église, à l’école ou ailleurs, moi c’est toujours comme ça. Dès que je suis seul un instant, il arrive quelqu’un (!?) pour me parler dans la tête : Hé! Regarde ceci. As-tu vu ça? Pourquoi ceci? Comment cela? Et alors, je disparais, je deviens cet écureuil qui court, ce passager dans l’avion qui passe dans le ciel. Je m’imagine étendu sur la route quand l’auto passe, ou perché en haut de cet arbre comme l’oiseau qui regarde tout ça... Je suis partout, sauf là où je dois être. Il faut me toucher pour que je redescende. 
 
 
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dimanche 22 novembre 2015



 CHACUN DE NOUS

 

Je m’adresse à vous, hommes de bonne volonté,
Vous qui souhaitez la paix dans le monde,
Le partage, la justice, l’harmonie.
 
À vous tous, sans frontières
Hommes d’honneur, de tout horizon,
De races et de confessions
Respectueux dans votre foi
 Qu’aucune religion ne dénature
 
Vous, qui allez votre chemin,
Sans militer, sans convertir, sans blâmer.
Sourds aux cris de la meute
Muets dans l’émeute,
Seuls responsables de vos actions
Seuls maîtres de vos convictions
 
Vous qui subissez des vôtres
Les appels à la haine,
La vengeance et l’indignation.
Vous qu’on traitera de naïfs,
Traîtres, dupes et lâches
Le Christ recrucifié
Par ces chrétiens
Traîtres, dupes et lâches
À leurs jugements
Pour suivre la troupe aveuglément


Vous, hommes de bonne volonté,
Vous êtes déjà des héros pour l’humanité
Le monde entier vous doit
Le peu de paix qu’elle a.
À vous, milliard de personnes
Que je viens de nommer
Je dis,
Persistez rayonnez  
 Irradiez,
Irradiez et le monde vous suivra
Irradiez et le monde changera.

Chacun de vous, c’est nous,
C’est le milliard que j’ai nommé,
Chacun de nous peut tout changer.
Nous sommes l’espoir de l’humanité.
 

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