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mercredi 30 janvier 2019


La cigale et la fourmi
Appendice
 

La cigale réfléchit, puis dit :
« Ma foi, l’idée en est fort bonne;
Sans prétendre de ma personne
Pour ce bel art non plus
De talent ne suis dépourvue »
Et d’abord pour se réchauffer
Elle se mit à danser
Elle parut tant à l’aise
Qu’elle plut, (ne vous déplaise!)
Au roi colimaçon qui passait
Et qui, comme chacun sait,
Est fervent admirateur
Des maîtres danseurs.
Il la paya fort cher
Durant tout l’hiver.
Quand au beau temps revenu
Elle retourna chanter dans les rues
Elle rencontra sa voisine
La fourmi toute chagrine.
« Qu’avez-vous, lui dit la chanteuse,
Vous semblez bien malheureuse? »
« Il y a ma pauvre amie,
Lui dit la fourmi,
Que je suis vieille et près de mourir. »
La cigale n’est pas rancunière
C’est là sa moindre qualité.
« Ne soyez pas si triste,
Lui dit l’artiste,
Moi, toute jeune vous l’avoue
Je mourrai bien avant vous.
Car jamais vous ne verrez m’user
Quand je saurai m’amuser.
Il est au moins une saison où je chante,
Il en est aucune où vous ne travailliez.
Si la mort vous est triste,
Qu’au moins la vie soit gaie ! »

La vie suivra notre caractère :
Un bref amusement ou une longue misère.

 

*** 

 

dimanche 17 juin 2018


La paternité, le propre de l’Homme

 

         Une mère et ses petits.  Quel beau tableau !  D’instinct, la femelle protège ce qu’elle enfante.  C’est un lien fort,  bien observable dans la nature.  Pas folle la nature, elle a prévu bien des choses : d’abord deux sexes, chacun manquant terriblement à l’autre pour qu’ainsi l’espèce se recherche, et puis, un sexe, UN seulement, pour reproduire l’espèce.  Un seul. (Toujours le même, sinon ce serait l’anarchie).  Un seul sexe responsable de la continuité de l’espèce.  Un sexe produisant à la fois l’un et l’autre, le mâle et la femelle.  Quel est ce super sexe?  La femelle.  Eh, oui.  L’autre, le mâle, eh bien, il butine, batifole, s’amuse et fournit à l’occasion la clé de la serrure.  Mais à part ça pas grand-chose; il ronfle ou s’occupe à la guerre.    


         Voilà, en résumé le grand concept de la chose.


         Mais le tableau ne serait pas complet, enfin disons fonctionnel, si la femelle ne se transformait pas tout à coup en maman.  UNE MAMAN.  Fini la jupe courte pour séduire le gros mâle épais.  Ses attributs serviront d’abord à nourrir le rejeton.  Un lien fort, pratiquement inconditionnel, fera qu’elle protégera, du moins pour un temps, la vie qu’elle donne.  Et c’est bien heureux, car s’il fallait que son premier réflexe soit de manger sa progéniture on serait bien avancé !  Non, la Nature a prévu le coup, elle a disposé un ingrédient essentiel chez la femelle, la « maternité ».  (Non pas l’amour, arrêtez-moi ça... la maternité.  On est scientifique là, pas romantique).  Voilà pour la nature : la MATERNITÉ, et la vie continue.


         Et la paternité dans tout ça ?  Bah, ça n’existe pas.  C’est une invention de l’Homme.  La nature n’a pas besoin de ça. 


         Mais si la Nature n’est pas folle, l’Homme n’est pas fou non plus.  En tant qu’être conscient, orgueilleux, et j’ajouterais sentimental, l’homme, je veux dire le mâle, c'est-à-dire l’homme de l’Homme... enfin vous comprenez ce que je veux dire, n’a pas voulu être en reste et, par des liens intellectuels forts,  il a créé un type de maternité inusité dans la nature : LA PATERNITÉ.   Une relation cérébrale avec sa descendance, unique à son espèce.  N’est-ce pas merveilleux?  Plus que le sang la relation s’établit sur la conscience, la quête de l’identité, le tutorat.  N’est-ce pas un très joli tableau aussi que celui d’un père tenant la main d’un enfant marchant à ses côtés ?  La nature s’en étonnera peut-être,  trouvera ça peut-être superflu.  Pas moi. Pour une fois je trouve que l’Homme a eu une très bonne idée pour la suite du monde : un papa.  Un PAPA,  et le petit est doublement protégé, mieux encore, diverti. La nature devrait s’en inspirer.  Voilà où je voulais en venir, mais il fallait avant tout expliquer. 


Bonne fête des Pères !

 

*****

dimanche 27 mars 2016



 Les petits chinois de Pâques
 



    — Papa, j’ai besoin de cinq sous pour acheter des petits Chinois.

    Comment ça, c’est pas deux sous?

    — Oui, mais cette semaine il y a un spécial : 3 pour 5 cents. Regarde.


    Effectivement, dans mon cahier de devoir, la maîtresse avait bien fait la mention de l’offre. Notre classe, je crois, traînait sur les autres qui avaient déjà complété leur deuxième tableau et ça mettait un peu de pression sur nous.

   On n’était pas peu fiers d’aller coller le petit Chinois sous la colonne de son nom. Tous les vendredis maman nous donnait les deux sous que ça coûtait avant de partir pour l’école. Sauter une semaine n’était pas bien vu.

    La semaine suivante la promotion était bien sûr terminée, mais j’ai quand même tenté le coup :

 

    — Papa, cinq cents pour du Chinois. 

    — Demande à ta mère.

    — Maman, cinq cents pour du Chinois.

    — Demande à ton père.

    — Papa, maman veut que tu me donnes cinq cents pour du Chinois.

    J’en ai acheté un et j’ai gardé les trois sous pour me payer des négresses. Ça ressemble à mes petits Chinois, mais ça se mange.

 

    Un autre jour, avec mes sous un peu épargnés et les autres un peu volés, je m’étais acheté des pastilles de chocolat au lait en forme de rosette. J’en avais une bonne vingtaine dans un petit sac en papier brun. SAUF QUE, mauvais calcul, j’avais fait l’achat un mardi… Un Mardi gras! Ce qui veut dire le lendemain, Mercredi des Cendres. Ce qui veut dire début du CARÊME! Et le carême, chez nous, on le faisait. On se pratiquait même toute l’année.

    J’avais déposé mon trésor au fond d’un tiroir de ma commode et j’avais dû me résoudre à dormir sous la torture de cette tentation odorante pendant quarante nuits. Et quarante jours! C’est même pas sur la page du calendrier tellement c’est long. Toute cette éternité à attendre, à me languir, les sentir, les compter et recompter, les imaginer, les couver, presque leur donner un nom à chacun. Dès que je revenais de l’école, j’allais, comme un junkie, prendre une snif dans mon petit sac. Je leur parlais et ensemble on comptait les jours : « plus que trente-deux jours mes petits, avant que je vous mange. Soyez bons. »  Et je refermais le sac reprenant un peu mes esprits.  

           

    Est-ce aussi dangereux que la colle? Est-ce que la privation ne crée pas certaines carences obsessives compulsives plus tard? Autrement dit, est-ce que ça rend fou? Je ne sais pas. Mais je sais, depuis ce temps, ce qu’est le désir : c’est la première, et je dirais même l’essentielle, prédisposition au bonheur. Chaque jour, imaginer le plaisir, goûter la chose par avance, c’est déjà vivre la plus grande part de l’extase.

Mais, c’est frustrant!

 

    Plus que douze jours…

Des effluves capiteux sortaient du tiroir pour venir me tenter jusque dans mon lit durant la nuit. Vade retro Chocola!

 

    Plus que trois jours...

Je pouvais maintenant les sentir n’importe où, simplement en me fermant les yeux. Juste à me les imaginer, mon cerveau déclenchait un genre d’enzyme chocolaté qui m’arrivait au nez.

    

    Puis enfin, Pâques est arrivé, ce dimanche pastel de l’année où l’on semble tous ressusciter en même temps d’une longue errance, débouchant abasourdis sur une immense clairière. Après l’interminable messe, c’était la distribution des surprises, et le coup d’envoi : Sus au sucre! Chacun recevait un grand sac dans lequel il trouvait son chocolat en forme de poule, de coco ou de lapin et souvent aussi, un petit panier rempli de jujubes sur de la paille factice. Parfois même un petit cadeau : une corde à danser pour ma sœur, une palette de bolo pour moi (l’affaire la plus plate au monde. Heureusement, ça pétait assez vite et on pouvait s’amuser avec la petite balle brune). 

 

    Ce jour-là, le sucre sortait de partout : des bonbons durs, des caramels mous placés un peu partout dans la maison, des biscuits et des desserts remplissant la table. Même, le jambon était aux ananas, les fèves au lard au sirop d’érable… Mauvaise journée pour les dents.

 

    Je pense de plus en plus que la privation rend fou. 

 

    Avant même d’entamer mon coco, j’avais pris bien soin de quêter le plus possible à gauche et à droite « Maman veut goûter », « Mireille veut goûter », chipant des morceaux, ici et là, négociant la meilleure partie de la poule en chocolat de mon petit frère contre de vagues considérations futures, vidant la plupart des plats de bonbons laissés sans surveillance. Après, SEULEMENT APRÈS, je pouvais attaquer le mien, et là c’était sans quartier. 

                

    Oui, ça rend fou.

 

    Le soir, tournoyant dans mon lit, surexcité en même temps qu’épuisé d’une telle bataille, je me faisais mille reproches : « c’est bête ce que tu fais, l’année prochaine faudra gérer mieux que ça. T’étais pas obligé de tout manger tout de suite. T’es donc ben sarfe! T’aurais pu t’en garder pour demain, mettre le reste dans ton tiroir… »  Soudain, le flash : MES CHOCOLATS! Comment avais-je pu oublier? Ces petits chocolats si longtemps désirés. Si rapidement oubliés…

    Alors dans un ultime effort, émergeant de mon état comateux, je m’étais levé de mon lit, pour réaliser le geste tant de fois imaginé d’ouvrir ce sac et assouvir mon fantasme. Je croyais mettre des heures à laisser fondre une par une ces petites choses sur ma langue, mais finalement je les avais englouties d’un coup, sans réelle conviction. Juste par principe. Et la déception fut grande. La promesse n’avait pas été tenue; on avait convenu qu’ils me procureraient une ivresse sans fin, que ce serait le plus beau jour de ma vie, et au lieu de ça, je me retrouvais à mâchouiller des choses fades, durcies, presque amères. 

 

    De retour dans mon lit, j’avais le cœur lourd, rempli d’une soudaine tristesse : j’avais été trompé et maintenant je n’aurais plus rien à désirer. 

   Pas possible de m’endormir là-dessus. Je m’étais encore levé, mais cette fois pour me rendre au lit de ma mère :

 
 « Maman, j’ai mal au cœur! »


***
 
 

dimanche 13 mars 2016


 

À ma mémoire

 
 

Ô mémoire, paresseuse, infidèle, oublieuse

De tant  d'égarements, tu devrais être honteuse.

Tu t’amuses à ton âge, frivole, insouciante,

Et toujours tu ne m’es jamais qu’inconstante.

Pourquoi donc n’es-tu jamais là quand je t’appelle?

En quel désordre traînes-tu tes instructions nouvelles?

Dis-moi, est-ce trop demander que, de temps en temps,

Me donner la journée et la date en même temps?

Tu viens, tu pars, tu reviens et puis tu repars,

À ta guise et sans presse pour traîner quelque part.

Tu réponds distraitement à une banale question,

Et sitôt fait, tu retournes à ta digestion.

Tu t’amuses à retenir ce que j’ai appris

Me renvoie toujours reprendre ce que tu as pris.

Pour seulement me remettre un prénom ou une date

Il faut que je te supplie ou que je te batte

Commence alors une poursuite intransigeante

Quand je crois te tenir, te voilà changeante.

Et après des heures de ce supplice, épuisé

 Je m’en vais me coucher déçu, inquiet, lassé

Rien ne viendra, ni la trouvaille ni le sommeil

Puis voilà soudain qu’en pleine nuit tu me réveilles

Pour me crier le mot que je ne cherche plus

M’apparaissant insignifiant et superflu.

 Il est des jours où, oubliant même tes défauts,

Je cherche à m’instruire à peu près comme il faut.

Je me concentre à lire quelques pages d’un livre;

Et sitôt terminé j’attends que tu me livres

Sinon les détails au moins les grandes idées.

 Mais à peine ai-je le titre que te voilà vidée.

Alors tout inquiet craignant la déficience

Je perquisitionne avec rage, impatience.

Te sommant de me remettre, là, sur-le-champ,

Ou bien le volume ou bien alors mon argent.

 Car si du livre tu ne retiens pas la lecture

Tu n’oublies pas de me rappeler la facture.

C’est toujours ainsi : on vit en contrariété.

J’ai toujours l’air idiot moi, en société.

Tous les jours pour ne rien oublier je me dois

 D’avoir agenda à la main et ficelle au doigt.

Malgré moi d’un songeur j’offre à voir tous les traits.

Si quelqu’un m’interroge, il me croira distrait.

Les yeux vers le ciel et l’index sur les lèvres,

Ou me grattant la tête rageusement avec fièvre

 Il aura pour réponse que des hésitations

Dans une autre langue, il reposera la question.

Pourquoi n’ai-je pas une faculté qui oublie moins?

Pourquoi donc ne puis-je jamais te prendre à témoin?

J’en vois tant d’autres qui semblent tellement bien pourvus

 Consultant leur mémoire comme lisant une revue.

Elle leur est soumise et fait tout avec emphase.

Ils ne désirent qu’un mot, et elle leur donne la phrase.

Je ne serai jamais moi que doctus cum libro

C’est de ta faute, tu ne m’as jamais aidé trop.

 Enfin, terminons cette chicane et de bonne foi

Allons se rappeler de bons souvenirs pour une fois.

As-tu gardé ce jour où devant assemblée

Je récitais Boileau, et tout allait d’emblée,

Quand, au vingtième vers tu t’es mise à blanchir?

 Il m’a fallu suer alors pour te rafraîchir.

Mais je repris tout de même mon important discours

Sans pour autant obtenir ton précieux concours.

Car subitement, comme ça, sans doute lasse de m’entendre

Tu t’es fermée pour de bon et partis te détendre.

 Je restai la bouche ouverte, vide de son, plein d’émoi.

Tu te souviens. Ah, ce qu’on a bien rit… de moi.

As-tu conservé aussi, attends… laisse-moi voir,

Oui, voilà, cette fois-là, oui ce fameux soir,

Où fièrement gonflé d’une connaissance nouvelle

 J’enseignais à des amis tout ce que je savais d’elle.

Tu m’aidais à répondre à toutes sortes de questions,

Me soufflant des réponses étoffées de mentions?

Mais parmi ceux-là il y avait des érudits

Qui sur plusieurs points, à la fin, m’ont contredit.

 Tu me disais : « Prends pari, allez prends pari »

Les gageures ont monté en de fabuleux prix.

On commença à parler fort, on s’obstina,

C’est dans un livre que le tout se termina.

Ce que ça m’a coûté cher d’orgueil et d’argent.

 Tu me les gardes toujours frais ces souvenirs. Hen!

N’y a-t-il pas eu aussi cette fameuse journée

Où je… Où plutôt quand… Ah! Te voilà fermée.

Ça ne t’intéresse plus; tu remballes les souvenirs.

Et sans pomper maintenant rien ne me peut venir.

 Je devrais me rappeler ce mauvais coup, toutefois,

Allez-va! Je veux bien oublier pour une fois.

 

 

***

dimanche 6 mars 2016


 
Le sac en plastique 

  

Le commis : vous voulez un sac?

Bien sûr que j’en veux un. Ou je peux faire cinq voyages aussi…

Papier ou plastique?

Plastique.

La femme derrière moi, sur un ton de reproche : il existe aussi des sacs réutilisables, c’est moins polluant pour l’environnement.

Je suis en vélo moi, madame. C’est à vous cette grosse voiture? Vous habitez loin d’ici? Avez-vous vraiment besoin d’une mini-van pour traîner votre sac réutilisable?   


Puis-je avoir mon petit sac en plastique?   Qu’est-ce qui vous dit que je vais le jeter ce sac? Je les collectionne. J’en fais des œuvres d’art que vous allez peut-être m’acheter un jour. Je les empile.  Avez-vous une idée de ce que représentent en volume mille sacs en plastique bien pliés? C’est moins, Madame, que votre sac à main en similimachin de soie de taffetas, mauvaise imitation de je ne sais quoi, dont vous bourrez les poubelles tous les cinq ans et qui mettra bien mille ans à se désintégrer. Il a d’ailleurs déjà commencé. Et puis mon petit sac sert à ramasser les déchets : les miens, mais aussi ceux des autres souvent. Tiens, cette sacoche justement rentrerait bien. 

Au commis : Puis-je avoir mon petit sac? C’est pour le remplir de tout ce que vous voulez tant me vendre ici, choses pour la plupart superflues qui ont pollué la planète pour se rendre et finiront en montagne de déchets. Puis-je avoir mon petit sac pour les transporter? Ça nous serait bien utile, et ça masquera un peu vos suremballages de produits bon marché. 

Puis-je l’avoir mon petit sac? J’en ferai bon usage.

 


Ah! Puis j’oubliais, je m’en sers aussi pour y jeter des restes humains.
 

***


Épilogue : Les sacs réutilisables, c’est une très bonne idée.  Faut juste pas se rentrer la tête dedans.  Exemple cet écriteau à la porte d’un COSTCO :

Pensez vert…
Apportez vos sacs !!!


Il serait plus indiqué, selon moi, de suggérer plutôt ceci :

Pensez vert…
N’achetez que le nécessaire !!!


Ce serait préférable. Surtout pour la rime.

***
 

dimanche 8 novembre 2015


Le jour du Souvenir



Souvenons-nous que la guerre est l’échec de nos dirigeants.


Souvenons-nous que nos valeureux soldats sont d’abord des victimes.


Souvenons-nous de tous ces héros qui ont sacrifié leur vie pour défendre notre idéologie contre les barbares, ces hommes prêts à sacrifier leur vie pour défendre leur idéologie. 


Souvenons-nous qu’il y a des fous qui nous incitent à la guerre.


Souvenons-nous qu’en les suivant nous sommes tous responsables.

 
Souvenons-nous que la plus grande menace à l’humanité est l’humanité.


Souvenons-nous qu’on oubliera.


Souvenons-nous qu’on avait oublié, à peine vingt ans après.

 


***
 
 

dimanche 5 avril 2015


Les petits chinois de Pâques
 


   — Papa, j’ai besoin de cinq sous pour acheter des petits Chinois.
   Comment ça, c’est pas deux sous?
   — Oui, mais cette semaine il y a un spécial : 3 pour 5 cents. Regarde.

   Effectivement, dans mon cahier de devoir, la maîtresse avait bien fait la mention de l’offre. Notre classe traînait sur les autres qui avaient déjà complété leur deuxième tableau et ça mettait un peu de pression sur nous.  On n’était pas peu fiers d’aller coller le petit Chinois sous la colonne de son nom. Tous les vendredis maman nous donnait les deux sous que ça coûtait avant de partir pour l’école. Sauter une semaine n’était pas bien vu. Surtout qu’il y avait toujours un fendant dans la classe pour en acheter en paquet de cinq.

   La semaine suivante la promotion était bien sûr terminée, mais j’ai quand même tenté le coup :
   — Papa, cinq cents pour du Chinois. 
   — Demande à ta mère.
   — Maman, cinq cents pour du Chinois.
   — Demande à ton père.
   — Papa, maman veut que tu me donnes cinq cents pour du Chinois.

   J’en ai acheté un et j’ai gardé les trois sous pour me payer des négresses. Ça ressemble à mes petits Chinois, mais ça se mange. Un autre jour, avec mes sous un peu épargnés et les autres un peu volés, je m’étais acheté des pastilles de chocolat au lait en forme de rosette. J’en avais une bonne vingtaine dans un petit sac en papier brun. SAUF QUE, mauvais calcul, j’avais fait l’achat un mardi… Un Mardi gras ! Ce qui veut dire le lendemain, Mercredi des Cendres. Ce qui veut dire début du CARÊME! Et le carême, chez nous, on le faisait. On se pratiquait même toute l’année.

   J’avais déposé mon trésor au fond d’un tiroir de ma commode et j’avais dû me résoudre à dormir sous la torture de cette tentation odorante pendant quarante nuits. Et quarante jours! C’est même pas sur la page du calendrier tellement c’est long. Toute cette éternité à attendre, à me languir, les sentir, les compter et recompter, les imaginer, les couver, presque leur donner un nom à chacun. Dès que je revenais de l’école, j’allais, comme un junkie, prendre une snif dans mon petit sac. Je leur parlais et ensemble on comptait les jours : « plus que trente-deux jours mes petits, avant que je vous mange. Soyez bons. »  Et je refermais le sac reprenant un peu mes esprits.  

   Est-ce aussi dangereux que sniffer de la colle? Est-ce que la privation ne crée pas certaines carences obsessives compulsives plus tard? Autrement dit, est-ce que ça rend fou? Je ne sais pas. Mais je sais, depuis ce temps, ce qu’est le désir : c’est la première, et je dirais même l’essentielle, prédisposition au bonheur. Chaque jour, imaginer le plaisir, goûter la chose par avance, c’est déjà vivre la plus grande part de l’extase… Mais, c’est frustrant!

   Plus que douze jours… Des effluves de chocolat sortaient du tiroir pour venir me chatouiller jusque dans mon lit et me réveiller durant la nuit.
   Plus que trois jours... Je pouvais maintenant les sentir n’importe où, simplement en me fermant les yeux. Juste à me les imaginer, mon cerveau déclenchait un genre d’enzyme chocolaté qui m’arrivait au nez.


    Puis enfin, Pâques est arrivé, ce dimanche pastel de l’année où l’on semble tous ressusciter en même temps d’une longue errance et déboucher abasourdis sur une immense clairière. Après l’interminable messe c’était la distribution des surprises, et le coup d’envoi : Sus au sucre! Chacun recevait un grand sac dans lequel il trouvait son chocolat en forme de poule, de coco ou de lapin et souvent aussi, un petit panier rempli de jelly beans sur de la paille factice. Parfois même un petit cadeau : une corde à danser pour ma sœur, une palette de bolo pour moi (l’affaire la plus plate au monde. Heureusement, ça pétait assez vite et on pouvait s’amuser avec la petite balle brune). 
     Ce jour-là, le sucre sortait de partout : des bonbons durs, des caramels mous placés un peu partout dans la maison, des biscuits et des desserts remplissant la table. Même, le jambon était aux ananas, les fèves au lard au sirop d’érable… Mauvaise journée pour les dents. 

   Je pense de plus en plus que la privation rend fou. 

   Avant même d’entamer mon coco, j’avais pris bien soin de quêter le plus possible à gauche et à droite « Maman veut goûter », « Mireille veut goûter », chipant des morceaux, ici et là, négociant la meilleure partie de la poule en chocolat de mon petit frère contre de vagues considérations futures, vidant la plupart des plats de bonbons laissés sans surveillance. Après, SEULEMENT APRÈS, je pouvais attaquer le mien, et là c’était sans quartier.                 

   Oui, ça rend fou.

   Le soir, tournoyant dans mon lit, surexcité en même temps qu’épuisé d’une telle bataille, je me faisais mille reproches : « c’est bête ce que tu fais, l’année prochaine faudra gérer mieux que ça. T’étais pas obligé de tout manger tout de suite. T’es donc ben sarfe! T’aurais pu t’en garder pour demain, mettre le reste dans ton tiroir… »  Soudain, le flash : MES CHOCOLATS! Comment avais-je pu oublier? Ces petits chocolats si longtemps désirés. Si rapidement oubliés…

   Alors dans un ultime effort, émergeant de mon état comateux, je m’étais levé de mon lit, pour réaliser le geste tant de fois imaginé d’ouvrir ce sac et assouvir mon fantasme. Je croyais mettre des heures à laisser fondre une par une ces petites choses sur ma langue, mais finalement je les avais englouties d’un coup, sans réelle conviction. Juste par principe. Et la déception fut grande. La promesse n’avait pas été tenue; on avait convenu qu’ils me procureraient une ivresse sans fin, que ce serait le plus beau jour de ma vie, et au lieu de ça, je me retrouvais à mâchouiller des choses fades, durcies, presque amères. 

  De retour dans mon lit, j’avais le sentiment du devoir accompli certes, mais aussi le cœur lourd, rempli d’une soudaine tristesse : j’avais été trompé et maintenant je n’aurais plus rien à désirer. 

   Pas possible de m’endormir là-dessus. Je m’étais encore levé, mais cette fois pour me rendre au lit de ma mère : « Maman, j’ai mal au cœur! »

 

***

dimanche 28 décembre 2014


 

La Bénédiction




   Jour de l’An, direction Cowansville, chez grand-papa Sullivan. Dans l’auto, je me repasse les commandements. C’est quoi encore?

   - On ne court pas dans la maison.

   - On salue le monde en arrivant et en partant.

   - On se lave les mains avant de manger, et on dit merci quand on est servi.

   - On n’achale pas le chat. Puis on ne fait pas japper le chien pour rien, on le laisse tranquille.

   - On ne parle pas, et surtout, on ne rit pas pendant la bénédiction paternelle.

   - On dit « Non, merci » quand on nous offre quelque chose. Si on insiste, on en prend un. UN. On ne vide pas le plat.

   - Quand on reçoit des becs des matantes on ne s’essuie pas la joue énergiquement tout de suite après.
 
    - On évite de jouer avec le petit Réal, il est tannant lui, il pense juste à faire des mauvais coups.
 
    - On ne dit pas fort et à tout bout de champ « On s’en va-tu? »
 
    - On ne joue pas dans son assiette. Si on n’aime pas ça, on dit qu’on n’a pas faim, on ne dit pas ouache! Pis si on n’a pas faim pour manger le repas, on n’a pas faim pour manger le dessert, non plus.
 
   Combien ça m’en fait? Dix. C’est bon, on arrête là.

   La famille de mon père ce n’était pas celle qu’on voyait le plus souvent. On avait plus tendance à dire « monsieur », « madame », plutôt que « mononcle », « matante » quand on les visitait. C’était comme ça, on voyait plus souvent la famille de maman et on les préférait : on se sentait plus près d’eux, on habitait la même ville, on partageait le même genre de vie. Tandis que du côté de mon père c’était pour l’ensemble des cultivateurs, des gens de la campagne qui habitaient dans les rangs. Plus folklorique comme approche, disons. 
    En arrivant, on pouvait prendre une heure à dégeler. Trois piquets bien droits; on passait pour des enfants bien élevés (même moi). Mireille, pourtant de nature si sociable, me paraissait plus maniérée qu’à l’aise quand elle se mêlait aux autres.

   Comme on s’était pointés à peu près juste à temps pour le dîner, on est donc passés à la table assez vite. Et là, moi qui suis si difficile, je me suis régalé. Grand-maman Sullivan était un véritable cordon-bleu : ragoût de boulettes exquis, soupe aux pois à se jeter par terre, beignes au sirop d’érable à virer fou, sucre à la crème à rendre malade… Je n’avais jamais mangé rien de si bon. 

   Après le repas, les hommes parlaient de politique. Forcément, puisqu’ils criaient plus qu’ils discutaient. Les femmes faisaient la vaisselle pendant que nous, les enfants on s’exclamait devant l’arbre de Noël géant. Comment ils ont pu entrer ça dans la maison? C’est impossible.

   — Duplessis, c’éta un dictateur! Y nous écrasa.
   — Pas vra! C’éta un homme qui se tena deboutte. C’est notre sauveur à nous autres, les Canadiens-França.

   Les esprits s’échauffaient : certains devenaient rouges, d’autres tombaient dans les bleus. Grand-maman, la vraie chef du clan sans le titre, est intervenue pour calmer le jeu :

   — Bon, ça va faire les ti-coqs. Vous allez me tasser les meubles, pis vous autres, les musiciens, allez chercher vos instruments, ce monde-là veulent danser.

   Puis, en un rien de temps, l’atmosphère avait changé, on s’est retrouvé soudainement au milieu d’une soirée canadienne en plein après-midi. Une grosse matante était au piano, un mononcle ti-coq bleu au violon, un mononcle ti-coq rouge à l’accordéon, et mon père dans tout ça, planté au milieu, sérieux comme un pape, callait le set carré. 

Saluez votre compagnie!
Amenez-la jusqu’au centre,
Les femmes au milieu,
Les hommes autour,
Changez de côté,
Vous vous êtes trompés,
Reprenez votre compagnie,
Tout l’monde balance
Et pis tout l’monde danse…

   J’étais cloué sur ma chaise. Au début, j’ai presque eu peur. À voir tous ces hommes taper du talon, crier la tête renversée par en arrière, j’ai cru voir des sauvages tourner autour d’un feu, encerclant les femmes comme des sacrifiées. J’étais sidéré. Ça me paraissait terriblement compliqué, mais ils avaient tous l’air de savoir quoi faire et de follement s’amuser. Des couples rentraient, d’autres débarquaient, et le reel repartait.

   Une matante s’est approchée de moi avec un plat de sucre à la crème :
   — En veux-tu un, mon petit garçon?
   — Non, merci! ai-je dit poliment.
   — Ah, bon!
   — Non, non, attendez. Vous n’insistez pas?
   — Oui, j’insiste, qu’elle m’a dit en se mettant à rire.

   J’ai regardé maman qui ne me regardait pas, et j’en ai pris quatre.
   — Merci. Vous repasserez, hein?

Saluez votre compagnie!
Amenez-la jusqu’au centre,
Les femmes au milieu,
Les hommes autour,
Changez de côté,
Vous vous êtes trompés,
Reprenez votre compagnie,
Tout l’monde balance
Et pis tout l’monde danse…

   Après une heure, Mireille et moi on n’était plus capables. Paulo, lui, dormait avec le chien sous la table de la cuisine. J’ai été voir maman et je lui ai glissé à l’oreille : « On s’en va-tu? ». Oui, oui, elle m’a dit, dès que grand-papa nous aura donné la bénédiction. Heureusement, peu de temps après, les musiciens fatigués ont décidé de prendre une pause et c’est à ce moment que la plus vieille des sœurs de mon père est allée demander au patriarche : « Papa, voulez-vous nous bénir? »

   Alors il s’est levé en prenant un air solennel. Tout le monde s’est approché et s’est mis à genoux devant lui. Il a tendu les bras au-dessus de nous, et comme un grand manitou a marmonné en anglais, en français, en latin quelques incantations que tout le monde a reçues en disant « Amen » et en faisant un signe de croix. Puis, tout le monde s’est embrassé et souhaité « Bonne Année! » 

   C’était le temps. Ma mère a fait signe à mon père, et on a compris qu’on pouvait aller mettre nos manteaux. On partait alors que d’autres quadrilles se formaient et que ça reprenait de plus belle. 

   Au retour, dans l’auto, je sentais mon père heureux, tout rayonnant de bénédiction, pendant que je m’imaginais revenir d’un pays lointain.


***


Petite pause.  De retour en 2015, quelque part en février.
 
BONNE ANNÉE !
 

dimanche 21 décembre 2014


 

 
Vive le vent d'hiver!
 
 

   On avait l’air de trois petits bonshommes de neige qui débarquent dans la maison. Une tempête de neige! On ne pouvait pas manquer ça.

   – Marchez pas avec vos bottes en d’dans! Allez-vous s’couer dehors, nous a crié maman en passant d’un pas rapide, une pile d’assiettes dans les mains.
 
   – Là, vous trois, vous allez aller faire un p’tit dodo, parce que ce soir vous vous couchez tard, nous a dit grand-maman pendant qu’elle déneigeait mon petit frère, Paulo.

   Même qu’on ne se couchera peut-être pas du tout, la messe est à minuit. On avait déplacé les meubles, aligné des chaises, allongé la table, installé des guirlandes en papier rouge et vert au plafond, il y avait une dinde au four. Vraiment, on ne se couchera pas de sitôt. À la radio jouaient des airs de Noël entrecoupés de bulletins météo.

Une tempête de neige fait présentement rage sur l’ensemble du Québec. Au moins dix pouces de neige sont tombés jusqu’à présent. De plus, à certains endroits, d’importantes accumulations se sont formées par les violentes rafales notamment sur la région de la Mauricie rendant plusieurs routes impraticables. La police provinciale avise la population de redoubler de prudence et d’éviter d’emprunter les routes secondaires.

Nous reprenons le cours de notre émission LES BEAUX CHANTS DE NOËL, et vous reviendrons avec un bulletin plus détaillé dans la prochaine heure. Merci de demeurer à l’écoute... « Vive le vent, vive le vent, vive le vent d’hiver qui s’en va soufflant, sifflant dans les grands sapins verts… » entonnait le chœur des Petits Chanteurs de l’Estrie.

   – Eh, que ça tombe mal! Germaine viendra pas, c’est sûr. Ils partiront pas de Québec dans une tempête comme ça. Appelle donc, voir! demandait ma mère à mon père.

   – Julien, non plus, je croirais ben, a rajouté grand-maman, le connaissant, il est assez peureux. Et pis Montréal, c’est pas à la porte, non plus.

   – Ouais, ben! On va slaquer su lé sandwichs, a rétorqué mon père, pragmatique.

   Dommage que ce soit si dérangeant, c’est tellement beau, pensais-je, en regardant le blizzard par la fenêtre. On ne distinguait rien à trois maisons de nous, ça aurait pu être l’océan derrière ce nuage opaque décroché d’un ciel trop sombre pour une fin d’après-midi. Par moment, en bourrasque, le vent venait siffler dans les fenêtres mal isolées en faisant des fffwwouiiiiiii  des fffwwwaaa, cognait quelques coups dans la vitre pour nous faire peur, puis repartait tourbillonner sur les bancs de neige. C’était vraiment excitant. Comment m’endormir au milieu de cette mer déchaînée?

   En bas, ça bougeait. Des bruits de vaisselles, de meubles tirés, de téléphone qui résonne à tout bout de champ au travers des chants diffusés à la radio. Comment m’endormir dans toute cette agitation inquiète et malgré tout heureuse?

   Je n’avais pas eu à me poser la question une troisième fois, je me réveillais. J’avais déjà dormi presque trois heures. J’ai descendu l’escalier en vitesse, espérant n’avoir rien manqué.

   – Tiens, t’es levé toi! Va t’habiller, ils vont arriver bientôt, m’a tout de suite ordonné ma mère.
   – Mireille, elle? (Un automatisme)

Elle était déjà debout, déjà habillée (en princesse, évidemment) et aidait à mettre la table. Je me suis repris :
 
   – Paulo, lui?
 
    Il était dans le salon, habillé lui aussi, en train de manger une collation. Bon, si personne ne coopère, je vais donc aller me changer.

   Le vent maintenant était tombé. Il neigeait encore pas mal, mais on pouvait voir au travers les mailles du rideau. Justement, j’apercevais mon père en train de déneiger encore une fois l’entrée.

   Dans la maison on ne respirait plus sans avaler en même temps une part de tourtière, un fumet de dinde rôtie, quelques vapeurs d’un ragoût de pattes. C’était carrément envahissant, presque du bruit. J’avais du mal à me concentrer sur autre chose. Je devais, par exemple, m’approcher à deux boules du sapin pour enfin saisir, comme un doux murmure à l’oreille, sa discrète et suave émanation.

   Tout le monde endimanché attendait la visite avec cette petite nervosité agréable de vouloir être à son meilleur. Nous, les enfants, on était collés à la fenêtre, scrutant le moindre mouvement qui pouvait ressembler à une auto tournant au coin de la rue. Ils ne devraient plus tarder. À tour de rôle, on se relayait le temps d’aller gober un poisson rouge à la cannelle ou une tuque de chocolat dans les petits plats de verre taillé déposés sur le buffet.

   Il neigeait toujours, mais juste pour la beauté de la chose. Pour faire carte de Noël avec toutes ces guirlandes illuminées des maisons sur la rue. Soudain, une voiture a ralenti devant la maison. Ça y est! La visite. Mon oncle Julien (le peureux?), était le premier arrivé. On y distinguait ma tante Carmen et nos deux cousines, Julie et Francine dans l’auto. Des grandes cousines. Pas bon, ça! C’est les autres qu’on a hâte de voir. Dès qu’on a sonné à la porte, Paulo et moi, on est parti comme des balles nous cacher au fond de la cuisine. On riait, on criait, on faisait les sauvages, pendant que Mireille allait gentiment leur ouvrir la porte.

   À toutes les dix minutes maintenant, ça sonnait. Et à chaque coup, Paulo et moi, on se mettait à hurler comme des loups. On ne sortait pas de la cuisine. Planqué derrière le poêle, j’envoyais Paulo nous ravitailler : apporte-moi des jujubes! Des rouges! Et je restais là à épier les allées et venues de mes oncles et mes tantes dans le passage qui mène à la toilette. Mais, la plupart du temps c’était maman que je voyais passer les bras chargés de manteaux pour aller les étendre sur nos lits.

   Au bout de quarante-cinq minutes, ma mère, qui avait fini par oublier notre existence, nous a remarqués en venant dans la cuisine préparer le plateau des liqueurs.

   – Qu’est-ce que vous faites là, vous autres? Allez saluer vos oncles et vos tantes, qu’elle nous a dit en remplissant les verres.

   – Matante Juliette est-tu arrivée?

   – Ben oui, ils viennent d’arriver.

   – Jacques est-tu là?

   C’était le seul cousin de mon âge que j’avais envie de voir. Quand ma mère a acquiescé, j’ai fait signe à Paulo qu’on pouvait y aller. C’était le temps… sinon on manquait la liqueur. On est entré dans le salon sous les oh! et les ah! comme ils ont grandi! Exactement ce qu’on redoutait : l’eau froide qui vous mord l’orteil. Mais bon, fallait se saucer à un moment donné. Je m’étais tout de suite dirigé vers Jacques et tous les deux, habillés comme des vendeurs de tapis, on ne savait pas trop quoi se dire :

   – Salut!

   – Salut!

   Maman passait le plateau : du coke, de la liqueur fraise et orangeade. Mon père offrait des bières à mes oncles. Toute la visite assise bien droite sous trop d’éclairage parlait évidemment de la température et des routes impossibles qu’elle avait dû prendre pour se rendre jusqu’ici. Ça faisait beaucoup de monde qui parlait tous en même temps, riait, s’examinait. J’ai amené Jacques dans la cuisine pour qu’on puisse échanger un peu.

   – Qu’est-ce que t’as demandé à Noël? dis-je.

   – Un train électrique. Toi?

   – Plusieurs affaires : un camion de pompier, des minibriques, un jeu de hockey, une ferme miniature, une carabine à air, une ceinture de cowboy et… moi aussi, un train électrique. (J’avais le goût d’impressionner). On a jasé longtemps, comme ça, en gens du monde, un verre à la main, mais plus question à présent de grignoter quoi que ce soit. Il était passé neuf heures; il fallait se garder au moins trois heures de jeûne avant de communier.

   À onze heures et quart, mon père a dit : « Ben, c’est l’heure d’y aller, si on veut avoir de la place ». Tout le monde a repris son manteau, son chapeau, son foulard, puis, dans les rues à moitié déneigées, le cortège s’est mis en route vers l’église. D’un ciel profond, paisible maintenant que soulagé, on ne recevait plus que des flocons retardataires éclatants de blancheur sous les lampadaires. Le vent à cette heure était à plat, complètement essoufflé, tandis que dans ma tête me revenait constamment cette chanson comme pour le ranimer : « Vive le vent, vive le vent, vive le vent d’hiver! »
 
 
***