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dimanche 8 avril 2018


« Dan est mort! »

 

   Le téléphone sonne : « Dan est mort! »

   La phrase résonne comme un coup de masse frappant le roc. Ça cogne dur, ça rebondit, ça ne rentre pas.

   Deux avions percutent les tours jumelles du World Trade Center… La manchette : « DAN EST MORT! »

  Où étiez-vous le 22 novembre 1963? Au téléphone, « DAN EST MORT! »

   Ma vie… non, LA VIE vient de perdre en une phrase toute sa superbe. Elle m’apparaît soudain ridicule. Précieuse ridicule face à la mort.

   Ça fait maintenant quarante ans que je connais Daniel. Quarante ans qu’il est dans le paysage, premier étranger vraiment à se greffer au cœur de notre famille, parce que dans le cœur de Madeleine, le cœur de la famille.

   Été’ 68, il débarque chez-nous comme un prince. Beau, jeune, cool, apportant la modernité dans notre salon avec son système stéréo haute-fidélité. Wow! Jamais rien entendu de tel. Exit le vieux pick-up, les « Eso Beso » et « La faute au Bossanova », le prince aimait James Last, alors c’était James Last. Il aimait aussi Richard Anthony, alors Princesse faisait jouer Richard Anthony, beaucoup de Richard Anthony. Un été complet de Richard Anthony.
   À part Tipi, notre chihuahua, toute la famille était sous le charme de ce bel étranger qui, arrivant, fracturait notre coquille familiale. Ma mère, mes frérots, et même mon père cherchaient à lui plaire, sauf Tipi qui cherchait à le mordre. C’est bien connu, les chiens flairent des choses qu’on ne sent pas. L’équation était simple : on aimait Madeleine, elle aimait éperdument Daniel, si on aimait Daniel, Madeleine nous aimait. D’ailleurs, dès le départ, elle avait installé le plus formidable rempart entre lui et une quelconque adversité. Valait mieux ne pas lui déplaire.
Le chien rongeait son os.

   « Dan est mort! » Allo… Allo…

   L’abonné que vous tentez de joindre est dans l’impossibilité de vous répondre. N’insistez pas.

   Je ne sais pas quoi dire. Pouvez-vous répéter la question?

   C’est toute ma jeunesse qui vient d’éclater en morceaux. Moi, plus que les autres, j’applaudissais sa venue, trouvant en lui un guide pour donner un sens à mon adolescence qui n’allait nulle part. J’ai porté ses chemises quand il n’en voulait plus, de beaux vêtements aux couleurs vives, presque neufs. J’ai « lu » ses Playboys quand il ne s’en servait plus – pas tous des modèles récents, mais quand même, de beaux livres presque pas usés. Avec lui, j’ai bu mes premières bières, fumé mon premier joint, viré ma première brosse. J’allais enfin devenir un homme! 

   « Dan est mort! » 

   Qu’est-ce que je ne comprends pas là-dedans? Un sujet, un verbe, un attribut : trois mots. Je n’en entends que deux : « Damnée mort! »

   Juin 1987, premier coup de semonce. Sur une banderole, c’est écrit noir sur blanc et en lettres majuscules : 40 ANS, BONNE FÊTE DAN! Oui, vous avez bien lu QUARANTE ANS!
   Comme un verdict impitoyable appuyé d’un coup de maillet. Une révélation : il est donc possible pour nous aussi d’atteindre l’âge de nos oncles. Bien triste nouvelle… Par conséquent, voulez-vous bien me dire quelle est cette idée de vouloir en faire une sorte de noce qui forcément goûtera un peu les funérailles?
   Pour l’occasion, Madeleine avait réservé une salle, l’avait décorée de fleurs, attaché au plafond des ballons imprimés du chiffre « funeste », préparé un copieux buffet, posé ici et là des photographies de SON Daniel. Elle voulait en faire un événement mémorable. Une petite table d’honneur était installée près du trône où le quadragénaire recevait les salutations narquoises des invités. Tout le monde était là : sa famille au complet ainsi que la nôtre, ses collègues, ses amis… les mêmes, finalement, qui devront se réunir très bientôt dans un décor à peu près semblable, moins les ballons.

   Dans l’entrechoquement des verres et des flutes, j’entendais tinter la cloche annonçant la fin de la récréation. Déjà! Nous venions tout juste de sortir (presque) indemne du passage tortueux de la vingtaine et j’avais, jusque-là, ce sentiment d’éternité où le passé est tout récent et l’avenir une vue de l’esprit, peut-être même une légende. Je nous voyais figés dans le temps comme sur une photo.

   Tout change si lentement qu’on ne voit pas le temps passer; on ne vit qu’au présent, la tête penchée sur son quotidien. C’est quand on la relève qu’on remarque alors que les feuilles ont changé de couleurs ou que le prince a perdu ses cheveux et on constate que l’automne vient d’arriver. Ce jour-là, je voyais Dan, notre tête de train, s’enfoncer sur la pente descendante. Après lui ce serait Princesse, et après elle, moi, et après moi, mes frères, tous accrochés l’un derrière l’autre comme des wagons… Une dégringolade. Et on fête ça!

   « Dan est mort! »

   Oui, d’accord, j’ai compris, et Madeleine, elle est quoi? Tétraplégique assurément, sans la moitié vivante d’elle-même. Comment peut-elle survivre à une telle amputation, elle qui faisait corps avec l’autre, fusionnait à lui jusqu’à disparaître? Ils n’ont pas eu d’enfants, aussi le prince a tout ramassé : la fille, l’épouse, la mère. En mourant le premier, c’est encore lui qui aura eu le beau rôle. 

   Au son du glas, veuillez laisser votre message :

   « Dan est mort! » 

   Comment est-ce possible? Ses parents sont toujours vivants! À peine soixante ans, sans maladie précise, ce n’est pas le candidat idéal, vous vous trompez. Sans doute un faux numéro.

   Ou peut-être pas…  

   Daniel vieillissait mal : sédentaire, buveur, fumeur, épicurien débridé. Il avait réussi à se négocier un départ à la retraite trois semaines avant l’âge de cinquante ans. Il s’en faisait une grande fierté. Quinze ans avant l’âge habituel… sans le moindre projet, sans plus d’intérêt dans la vie que peut en avoir un chat. Quinze longues années supplémentaires d’errance molle et confortable à boire, manger, dormir. Chaque jour, il rivalisait de farniente avec le plus gras de ses matous.
   L’homme n’est pas fait pour être un chat, ou alors il serait un chat. Ses artères lui ont rappelé la chose récemment, on a dû l’hospitaliser. Je suis allé le voir jeudi dernier à l’hôpital quelques jours avant l’opération. J’accompagnais Madeleine qui s’inquiétait. Qui s’inquiétait pour rien : « Voyons, petite sœur, que peut-il nous arriver? »  Vous savez ces histoires de bonnes fées marraines qui se penchent sur notre berceau? Vous allez me dire que c’est rare! Eh bien, pas pour nous, à notre naissance elles étaient venues en délégation; les malheurs nous évitaient. Je tentais de la rassurer en lui racontant plein de choses aussi farfelues que gentilles en grand naïf convaincu.

   Dans la chambre de Dan, nous échangions des civilités, parlions futilités, faisions du bruit, finalement, pour occuper l’espace que le silence voulait envahir. J’avais bien remarqué ses pupilles dilatées, luisantes d’un noir profond où pouvait se cacher derrière une présence innommable, mais je n’en ai pas tenu compte, ma foi en l’immortalité m’aveuglait. À la fin, je suis parti en lui disant « Bonne chance! »  Un souhait qu’aujourd’hui je trouve moins approprié que « Bon voyage! » et que j’aurais alors appuyé sur une poignée de main un peu plus longue, quelques secondes seulement de plus, mais qui ne me manqueraient pas en ce moment.  

   Puis hier, cet appel : « Dan est mort! »

   Quand j’ai raccroché, ces quarante années ont défilé dans ma tête en bande-annonce. Et je me suis couché doublement affligé de savoir que la mort avait maintenant mon numéro de téléphone…

 

Il n’y a plus de service au numéro que vous avez composé.

 

***

dimanche 25 mars 2018


Bonhomme


   Un éclair malveillant passa dans les yeux du bonhomme de neige au moment où, dans un bruit d’enfer, surgit au bout de la rue une déferlante énorme, que dis-je, une avalanche déboulant à toute allure sur moi.  J’eus juste le temps de me lancer en arrière pour éviter l’ensevelissement.

   L’instant d’après disparaissait dans un nuage blanc la déneigeuse effrénée poursuivant sa course folle.  Hébété,  je me  retrouvai avec le même banc de neige que j’avais mis une demi-heure à dégager.  Je voulus crier, me battre, prendre à témoin quelqu’un, et c’est alors que  je remarquai  le bonhomme de neige qui me regardait avec un sourire malicieux, un sourire en « v », forcément un sourire méchant.  Cette fois, j’en étais sûr, les rires qu’il me semblait entendre dans mon dos à chaque effort de mon pénible travail ne pouvaient venir que de lui. Tard le soir, seul sur la rue, qui voulez-vous que ce soit ?  Moi qui avais pris mille précautions à  contourner cette affreuse chose que mes voisins, mal avisés, avaient plantée trop près de chez moi.  Ok, bonhomme, j’ai compris, t’aimes la neige, hein ?

   Au matin, plus de bonhomme!  Qu’une jolie colline toute blanche entre nos maisons avec dessous, riant moins fort, vraisemblablement quelqu’un d’enterré vivant.
***
 

dimanche 9 mars 2014


H. ( suite )


Pour un esprit tourmenté comme le sien, un Don Quichotte dégainant sur toutes affirmations présomptueuses, cette expérience ne passait pas. La plupart des gens ne portent pas attention à ces petits indices du grand mystère, mais lui, il flairait les choses et l’enquête virait à l’obsession. Pris de vertige, il téléphona à Bertrand, son frère, le seul être au monde qui ne le prenait pas tout à fait pour un fou. 
 
 Suis-je mort? demanda-t-il à Bertrand.

 Ah, t’es fatigant avec ça, s’impatientait l’autre, je te le dirai quand tu le seras.

 Non, il sera trop tard.

 Écoute ben, Albin, tant que tu te poseras la question, tu ne seras jamais mort, lui assura Bertrand. (Réponse toute cartésienne, mais impossible à vérifier. Ça ne statue que sur un état, et le plus évident. Mais qu’est-ce que ne pas être? … silence radio…)

 Quand je ne me pose pas la question, est-ce à dire que je suis mort?    (Tiens! Voyez ce que je disais. Bien répondu, Albin!)

 C’est ton problème. Si tu croyais en Dieu aussi, ou à une vie après la mort, ou la réincarnation, ou je ne sais pas moi… comme tout le monde finalement, tu saurais que tu le serais.

   À cet argument, H. avait toujours cette réflexion : « Avant de naître, savions-nous que nous n’étions pas? ». Les croyants lui répondaient invariablement que c’étaient parce que nous n’existions effectivement pas encore, mais maintenant que Dieu nous avait créés, c’était pour l’éternité. 

Ouais, l’éternité avec un début… ça ne lui rentrait pas dans la tête. Ça suppose que nos prédécesseurs ont une éternité plus longue, et ce n’est pas juste.


   Adolescent, quand il avait une soudaine crise de foi, il courait consulter le curé de sa paroisse. Ce dernier trop occupé aux offices des  mariages, des baptêmes, des morts, des messes de trois paroisses… lui accordait bien peu d’écoute, le prenant pour un genre d’hérétique inoffensif.

— Albin, t’es de mauvaise foi, lui disait-il. Tu sais bien qu’il s’agit d’immortalité plutôt que d’éternité. Immortel veut dire que tu nais, mais ne meurs jamais.

 Je comprends, M. le Curé. Ça commence, mais ça ne finit pas.

 C’est ça!  

Puis, remarquant son regard dubitatif que lui donnaient ses yeux anormalement ronds et fixes, il rajouta : « Qu’est-ce qui ne marche pas? »

 Les prochains qui naîtront n’existent-ils pas un peu avant, sans le savoir?

— NON, ils ne sont pas!  lui rétorquait le prêtre avec une certaine impatience dans le ton. C’est simple : ou tu nais, ou tu n’es pas. Mais si tu es, c’est pour toujours. Le corps meurt, mais pas l’âme. Comprends-tu?

 Depuis quand suis-je?

 Mais depuis ta naissance, voyons, c’est bien évident! répond le curé péremptoire (pas son nom).

 Mon âme aurait (donc eu)* besoin d’un corps, alors?

— …

   Et la spirale du doute reprenait… Et ça n’en finissait plus…

   La plupart s’épuisaient à discuter avec lui.

   Mais tout ça, c’était avant l’accident.

Vous vous rappelez l’article dans le journal, il n’y a pas si longtemps, on rapportait et je cite : « À l’hôpital Notre-Dame, un homme dans la trentaine est décédé à la suite de ce qu’il semble être une erreur médicale. Un mauvais dosage de succinylcholine  et de sufentanil, produits utilisés en anesthésie, aurait entraîné la mort du patient lors d’une opération de chirurgie esthétique au nez. Une enquête est ouverte afin d’éclaircir les circonstances du drame. »

   Tout ça, c’était avant l’accident.

   Ou après...

   Je ne sais plus.


***

* Les parenthèses sont de moi.


dimanche 2 mars 2014


H.
 
  
 « Suis-je mort? »

   Si vous avez mal aux dents, tout le monde comprend votre mal, mais personne ne le ressent à votre place. Vous êtes seul au monde. Le fou a son univers propre, on ne peut pas communiquer avec lui, parce que nous sommes objets de sa conscience. Il est souverain.

  « Suis-je mort? Comment le savoir? » 

   Albin H. depuis toujours se morfondait avec de telles questions. On se limitait à écrire H. pour ne pas s’aventurer dans l’orthographie de son nom de famille impossible : Hevbrünovlasky Zvenn (avec deux n). Il tenait ça de son père, Monsieur H., ancien boursicoteur bien connu qui avait fait fortune dans le hasard en prenant des chances sur des actions fort risquées.

   Albin, jeune trentenaire solitaire, assez grand, plutôt blond, modérément laid, avait, disons-le, un gros nez. Ah, pas une péninsule, n’exagérons rien, mais un assez immense appendice qui lui partait du front et n’en finissait plus. Il s’en complexait, c’est bien sûr – j’aurais bien voulu vous voir à sa place. Il a cherché toute son adolescence à apprivoiser la chose. Mais les miroirs étaient de glace et lui retournaient toujours une image caricaturale. Il avait beau négocier les angles, le constat restait le même : pas beau. Vraiment pas beau. Un si long nez fait loucher forcément, il lui fallait faire de grands efforts pour voir plus loin, ce qui lui donnait un regard de chouette. En écarquillant autant les yeux, on remarquait moins son nez. Petite diversion commode, comme un boiteux boitant de l’autre pied. On ne savait plus où regarder.

 

   Enfin, passons là-dessus, il n’y a pas que le physique dans la vie. Il y a aussi la chimie : un mélange unique des fluides qui forme le caractère d’une personne. Dans son cas, la mixture avait engendré un être rêveur, contemplatif, philosophe. Son activité préférée était de ne rien faire. Il y consacrait tout son temps libre, ne travaillant que pour se reposer. Observer, entendre, sentir, dormir, veiller, penser. Comme un chien finalement, toujours le nez en l’air. Les chiens pensent, ils n’ont que ça à faire. Même quand ils dorment, ils rêvent. On se méprend beaucoup sur leur compte, ils sont fort occupés intérieurement. Si on a le temps, tantôt, on y reviendra, pour l’instant restons dans le propos.

 

   Un soir donc, qu’il était occupé à ne rien faire, il eut encore cette affolante sensation de ne pas être. « Suis-je mort? » s’inquiéta-t-il. (Une idée absurde, oui d’accord, mais qui nous arrive parfois comme une vérité les pattes en l’air. Faut la prendre par en dessous, ce qui exige une certaine flexibilité).

   Il ne doutait pas de sa présence dans l’existence, mais plutôt de son absence. Était-ce l’effet de la drogue ou de l’extrême réflexion? Les deux troublent l’esprit. Ces prises de consciences aiguës se transformaient ainsi en crises d’existence graves, particulièrement depuis son appendicite vermineuse; pas tant de l’opération subie que de l’anesthésie qui l’avait précédée. Il en avait gardé des séquelles un peu comme l’épilepsie quelquefois à la suite d’un traumatisme crânien.  

En regardant l’anesthésiste le piquer dans le bras il avait pensé : « J’espère que ça va marcher son truc ».

—  Comptez jusqu’à cinq, vous allez partir à trois, lui avait dit le médecin, gouailleur.

   « Un, deux, tr… Merde! Ça n’a pas marché », il entendait parler autour de lui. Un frisson lui parcourait le corps. Une tête rieuse s’est penchée sur lui, celle du chirurgien Goguenard (son nom) : « Elle était grosse comme ça. Une vraie balle de tennis. On a bien fait d’opérer. »  Tout ça ressemblait à un mauvais montage dans un film : le héros entre dans une maison et on le retrouve sur un radeau en pleine mer. Où était-il tout ce temps? Et comment parler de temps, il n’y en avait pas eu? Même pas la sensation qu’on en a en dormant. Zéro activité. Zéro existence. Il serait mort, qu’il ne le saurait pas.
 
                                                                   Suite la semaine prochaine

dimanche 29 mai 2011


1961, TROISIEME ANNÉE  B


   Jour de rentrée.   
   Déjà les grands nous avait prévenu : les deux premières années c’est bébé, mais la troisième, attention, c’est du sérieux, on sépare les hommes des enfants.  Ça n’augurait rien de bon.  Quoi ?  C’est la galère ?  Les travaux forcés ?  Que vont-ils nous faire ?  Nous ne sommes soudain plus des enfants ?  Et les hommes il faut les maltraiter ?

   On était tous réunis dans le gymnase afin de former les classes, frétillants et fébriles dans nos petits blazers bleu marine à l’annonce des formations. 

   Pour les troisièmes années, il y aurait trois classes.  Il ne fallait surtout pas tomber sur une d’entre-elle : celle de Madame Lacasse.   Déjà le nom en disait beaucoup.  La rumeur voulait qu’elle soit le pire cauchemar des enfants.  On disait qu’elle passait par semaine une verge, une règle en bois longue comme-ça,  à la casser sur le dos des écoliers. 

   À tour de rôle on appelait donc les élèves à joindre les rangs devant une  enseignante.  Chacun de nos petits camarades évitant la catastrophe se faisait congratuler, affichait le sourire des gagnants, tandis que ceux désignés par le mauvais sort affichaient des mines d’enterrement.  On les plaignait tant que notre cas n’était pas sauf, et on se moquait d’eux, après.  Rendu à mon tour alphabétique, je tremblais.   Le premier tirage fut pour le ciel, la très gentille (et jolie) mademoiselle Cartier.  Je  priais, s’il vous plaît, que mon nom sorte !       Je ne fus pas repêché.    Au tour maintenant de l’ogresse.   J’ implorais, pardon, pardon que mon nom ne sorte paaaaa...  hélas, je l’entendis résonner comme une condamnation à mort.   


   La gorge nouée, je suis rentré à la maison annoncer à ma mère que j’étais appelé, que je traversais pour là-bas, l’autre bord, l’enfer.

   À la fin de l’année,  sur vingt-trois élèves, il n’en manquait qu’un.  On ne sait pas ce qu’il lui est arrivé.  Peut-être qu’il a été mangé...



                                            ***

dimanche 22 mai 2011

19 septembre  2008   (suite et fin)


   Parfois il se sentait grand dans cette aventure.   Un héros de roman, presqu’un demi-dieu.  Tout se déroulait comme prévu jusqu’à ce que deux incidents, coup sur coup, se produisent.  D’abord c’est en marchant tout bonnement dans la rue qu’il évita de justesse l’écrasement.  Un camion roulant à grande vitesse, ne l’ayant manifestement pas vu, lui a passé à deux pouces du nez.  Le mouvement de l’air fut assez fort pour le projeter par terre.  On ne peut pas frôler la mort plus que ça !

   Euh... oui.   Un streptocoque.  Une bactérie virulente,  parfois meurtrière, conséquence d’une amygdalite particulièrement sévère qui l’avait tenu à l’hôpital dix jours, sous des soins constants, avec une fièvre proche du coma. Vous auriez très bien pu en mourir, lui a dit le docteur. 

   Il en fut troublé profondément.  Le destin venait de se manifester.  Un avertissement plutôt effroyable.  Imaginez !  On décide de mettre fin à sa vie, planifiant chaque détail, choisissant réalistement son heure, sans exagérer sur le temps, puis un hasard bête viendrait changer les plans?  Ça n’a pas de sens.     C’est absurde.   Imaginez le ridicule de la chose : les gens avisés par notaire six mois après sa mort pour entendre son annonce.  Six mois après!

   Voyons le sort ne peut pas être aussi cruel que ça.  Je ne peux pas être surpris par la mort quand c’est moi qui l’appelle.  Non, non, je ne dois surtout pas mourir avant.

   Et dès lors, il se mit à craindre la mort.
  
   Aïe, aïe, aïe!  Il ne faut pas qu’il lui arrive malheur avant sa mort.  Alors, il se mit à s’inquiéter à peu près de tout : d’une mauvaise toux, d’une douleur dans le cou, d’un mal ici, d’un danger là, d’un accident, d’un assassinat… 
Pas de folie non plus, genre arrestation.  Pas d’hôpital, pas de prison.  Il doit se rendre à terme, sans entrave.  Il avait un petit pèlerinage à faire, longuement planifié, qui devait l’occuper passablement le dernier mois.  Tout ce passait là.  Tout prenait son sens, devenait sublime dans ces derniers jours.   Mais pour ça il devait être là.  Vivant.  En santé, même.  Libre dans ses mouvements. 

     Dès lors, il se mit à craindre le sort.  Plus que la mort, le malheur, la folie, le mauvais sort, la police, les voleurs, la maladie, la folie, la folie.  La paranoïa, la schizophrénie.   Il se voyait condamné à vivre les six prochains mois.  Pas le choix.  Un double condamné : à mort et à vie.  Lui, qui n’avait jamais craint la mort, le fier, le bravache, croyant même en avoir triomphé par la plus grande lucidité, le geste le plus déterminé qui soit d’un philosophe sublime, il la craignait soudainement.  Voyons, voyons.  Je suis jeune, en santé, sain d’esprit et maître de ma destinée, je ne peux pas mourir avant...  après l’avoir décidé !  C’est l’absurde de l’absurdité.   Voyons, voyons!

     À tout moment de sa vie il avait conservé le pouvoir de mettre fin à ses jours.  À tout moment il était le plus fort,  sauf maintenant, alors même qu’il avait pris le contrôle du jeu.  Voyons, voyons.  Se suicider, il perdait.  Attendre, c’est la mort maintenant qui le contrôlait.  Il était coincé, déjoué;  un mauvais mouvement de pion alors qu’on était sur le point de gagner la partie et bêtement on se retrouve échec et mat.  Que faire ?  Supplier le notaire.  Peine perdue, et quelle honte !   Il fallait se soumettre.  Tenir à la vie, craindre la mort.  Exactement tout le contraire de son entreprise.  Un échec total.
 
   Il ne sortait plus, ne mangeait à peu près plus, faisait des cauchemars, bref, il ne vivait plus.  Il devait cesser de vivre jusqu’à sa mort...  Il se sentait ridicule, pitoyable.  Pourquoi ne me suis-je pas tué avant?  L’absurde de l’absurdité.  Combien de temps encore ?  Cinq mois.  

   Cinq mois à craindre la mort qu’on n’aurait pas craint au moment venu.  L’absurde absurdité.  Vanité des vanités.  Lui qui voulait une fin de vie heureuse pour une mort doucereuse avait tout fait de travers.  Il pensa que même s’il se rendait vivant à ce rendez-vous funeste du 18 septembre 2008, il avait perdu toute la béatitude de la chose.  Il ne se voyait plus triomphant, s’offrant ce festin du dernier jour ou superbement il faisait ses adieux et partait pour l’éternité dans cette magnificence de grand philosophe.  Non,  il se voyait mourir bêtement.  Exécuté par un con.  Presque par pitié.  Une grande tristesse l’envahit.   Il sombra dans une profonde dépression.




   Le 19 septembre 2008, comme prévu le document fut lu par téléphone à toutes les personnes indiquées.   Au dernier numéro de la liste, celui de ses parents, on écouta la courte phrase sur main libre, et après commença le plus gros banquet que la famille ait connu. 


   Le premier toast fut pour Sébaste, revenu des morts. 


***

dimanche 15 mai 2011

  Le 19 septembre   (suite)


 Il faut réaliser maintenant.  Le lundi suivant, il annonça son départ à son employeur prétextant une année sabbatique absolument nécessaire.  Évidemment son patron n’a jamais rien compris, le trouva bien dérangé, ce qui est une réaction tout à fait normale et prévue. 

   Deuxième étape, obligatoire, rendre la date officielle, inchangeable et sans le dire à personne.  Il trouva un notaire, lui remit une enveloppe contenant une liste de personnes à contacter et un document à leur lire.  Une enveloppe scellée, avec cette inscription dessus : À n’ouvrir que le 19 septembre 2008. 
Pas avant, pas après.   Il a esquivé toutes les questions du potiron et, en le payant bien,  obtint sous serment professionnel  l’assurance que rien n’arrêterait l’exécution de ce mandat, quelle qu’en soit la raison.

Moi, Jean-Sébastien Letendre, domicilié au 1495, appartement 4, de la rue Béchelle à Montréal, sain de corps et d’esprit, j’ai entrepris le 18 septembre 2007 de prendre le contrôle de ma vie en soumettant ma mort à mon désir.  Je suis le maître de ma destinée et le seul responsable.  Depuis ce matin, je ne suis plus par ma volonté qui s’est exprimée. 
Je veux qu’il soit écrit que l’Esprit domine le corps, même devant la Mort.

   Ça y est.  C’est fixé.  Irréversible.  Il me reste exactement 362 jours à vivre, s’est-il dit, en quittant son étude.

   Il se consacra dès le lendemain à vivre, goûtant précieusement chaque chose.  Rêvant, réfléchissant sans cesse.  S’étonnant de tout, comme si c’était la première fois : les cris des enfants dans la ruelle, la couleur du ciel au matin, le trafic vibrant et incessant dans la rue, la douceur de la pluie, les odeurs des arbres qu’il n’avait jamais senties auparavant, bref, un étranger qui visite la terre, l’humanité, là, en ces lieux, à ce moment précis.  Une sensibilité à tout.  Un touriste qui n’en finit plus de prendre des photos, de tourner la tête. 

   Cela l’a étourdi pendant quelques jours.  Il en fut troublé, mais aussi renforcé dans son projet.  J’ai bien fait, pensa-t-il, sans la mort prévue, je n’aurais pas apprécié tout ça.  Je ne l’appréciais pas avant.   Il me reste 354 jours encore, c’est parfait.  Je ne suis qu’au début de mes vacances.   

   On se rendit ainsi, sans trop de surprise jusqu’à Noël.  Tout allait plutôt bien.  Le budget jusqu’à présent était respecté et il gardait le contrôle de ses peurs.   Des pincements au cœur quelque fois, certes, mais qui ajoutaient au piquant de l’aventure.  Les pires jours, comme sur une mer déchaînée, il pouvait passer d’une mélancolie abyssale aux émotions les plus vertigineuses de liberté et d’extase.  Enfin, il profitait pleinement de la vie.  Il avait toutes ses journées à lui pour lire, se promener, rêver, traînasser.  Les voyages ça ne lui disaient rien.  Le faste des grands restaurants, non plus.  Une vie simple, une vie de moine, lui convenait parfaitement. 

   Tant mieux, car il faut éviter le piège de l’inconscience.  « Rester concentré.  Ne pas trop s’attarder aux petits bonheurs passagers.  Jouir pleinement de la vie, oui, mais ne pas succomber.  Comme pour une aventure de voyage, se laisser charmer, mais ne pas s’attacher.   Surtout ne pas oublier le but de tout ça : la vie n’a pas de sens, l’humanité est en perdition, la mort est une aberration.  Il faut être conscient et prendre en main sa destinée.  Avoir vécu c’est tout ce qui compte. »

   Les Fêtes passées,  il reprit le focus.  Un mal de dent et les mauvaises nouvelles à la télé le remirent sur le droit chemin : « Tout est éphémère, on a de béatitude que de ne plus souffrir, ne plus avoir faim, ne plus avoir froid, ne plus avoir peur, ne plus avoir envie.  Les joies ne s’additionnent pas, rien ne s’accumule, ni les bonheurs, ni les peines; un compte de banque qui tomberait à zéro tous les jours.   L’intensité reste toujours la même, on ne gagne rien à durer.    Il me reste 243 jours c’est bien assez.  Peut-être même trop ».

*

                                            à suivre...

dimanche 8 mai 2011

Le 19 septembre 2008



   Depuis toujours il était obsédé par la mort.  Fasciné, plutôt.  La MORT.  Quel évènement majeur dans une vie !  
Il ne croyait ni en Dieu, ni en Diable, ni en une vie après.  Pour lui, c’était retour au néant comme avant la naissance.   Plus d’existence, plus de conscience;  plus de conscience, plus d’existence...révélée,  que le néant.  La mort triomphe toujours de la vie.  Le temps ne compte donc pas, ni avant, ni pendant, ni après. 
Avoir vécu c’est tout ce qui compte. 

   C’est ainsi que Sébaste, philosophe perdu dans les étoiles, comprenait les choses.  Toujours attiré par les mystères de la vie qui le troublaient, l’excitaient ou même le déprimaient, il avait mis le feu à sa conscience et depuis il ne pouvait plus l’éteindre.  Trente-deux ans.  Pas d’enfant, pas de femme (de courtes aventures qui finissaient toujours mal de toute façon) et le vide de plus en plus autour de lui.  Tous les siens partis, embarqués dans leur univers de papa, de carriériste, de monsieur rangé, tous accrochés par des femmes exclusives.   Certains jours il se voyait comme sur un quai de gare quand le train est parti, emmenant la nuée tantôt vibrante et bruyante de voyageurs, seul  avec le balayeur au fond et le commis au guichet qui se remet à son livre dans un soudain silence qui prend toute la place.

    Pas malheureux, pas heureux.  Juste fatigué, épuisé comme vidé de contenu.  Juste la conscience.  Une conscience qui ne lâche jamais, qui s’étend comme un feu de forêt illuminant partout, brûlant tout : la naïveté, l’espoir, la futilité, la joie. 

   De son univers, pas grand chose : petit appartement, petit emploi de commis de bureau qui n’aboutissait à rien, ce n’est pas l’intelligence qui manquait, mais plutôt la personnalité qui faisait défaut; quand on est solitaire, toujours en retrait, et toujours moraliste aux mauvais moments on n’a rien vraiment pour faire avancer une carrière.  D’ailleurs, il s’en foutait.  Il n’aimait que rêver, étudier les choses, se poser les grandes questions, discuter de philosophie, morale.  Mais avec qui ?  Son seul ami véritable, le seul avec qui il pouvait échanger des heures durant, n’était plus là,  parti, au fond des États-Unis, profiter d’une promotion inespérée.  À peine se voyaient-ils deux ou trois fois par année.  Les autres, bof, c’était des collègues de bureau, de gentils voisins de pallier, de vagues connaissances, pas de sottes personnes, mais toujours brèves dans la réflexion.  C’est tout.  La famille ça ne compte pas, frères, sœurs, beaux- frères, parents sans chicanes mais sans atomes crochus,  chacun installé sur sa planète.  Une famille pour les réceptions de fêtes, seulement.

   Alors notre homme est seul.  Pas malheureux, pas heureux.  Le sentiment que la vie peut être longue comme ça.  Longue pour rien, surtout.   
Nous sommes tous des condamnés à mort, pensait-il, comment ne pas tenir compte de ça?  Toute entreprise est sujette à la mort subite.  Tiens, comme cette araignée qu’on vient d’écraser, j’espère pour elle qu’elle n’avait pas de projets pour cet après-midi!   Toute sa vie elle a eu peur de mourir... voilà, c’est fait, et elle ne le sait probablement même pas.  Ce n’est pas tellement la mort qui est terrible, absurde, oui peut- être, mais pas aussi terrible que le fait de l’appréhender toujours.  Être un jouet soumis au destin, un objet dans un jeu macabre de roulette russe  - il y a des balles pour tout le monde, mais on ne sait pas quand le coup va partir, on ne sait pas qui sera le prochain.  Et on reste tous là, dans la pièce, assis sagement, faisant comme si de rien était.  Pire, faisant comme si ça n’arriverait pas.  Jouant le jeu de l’éternité, un jeu de dupe. 

   Un soir de grande lassitude il projeta de mettre fin à ses jours.  Pourquoi pas?  Il se voyait très bien disparaître, comme ça dans son auto, s’abandonnant ainsi au moyen d’un boyau connecté au tuyau d’échappement.  Mort douce, facile, on s’endort, et on meurt.  Pourquoi pas ce soir ?  Puis, il se disait pourquoi pas demain?  L’important, c’est qu’il se sentait capable du geste.  C’est lui-même qui déciderait quand le coup partirait.  Je n’ai rien décidé de ma naissance, mais je peux tout décider de ma mort, se disait-il, voyant là une douce revanche pour un philosophe.  Cette pensée le grandissait.  Voilà, en éliminant cette variable il pourrait pleinement vivre. 

   Fixer la date et la manière de sa mort, ce sera son projet.  Pourquoi traîner quelques années de plus?  Il en manquera toujours.   Rien ne s’accumule.  Manger ne me satisfait pas plus qu’hier, ni moins que demain.  Alors, c’est décidé, il aura un grand avantage sur tous les autres condamnés à mort : la date.  Demain commencerait la dernière année de sa vie.  Dans un an, jour pour jour, je ne serai plus.  À partir de maintenant, je vis.  J’ai le plein contrôle de ma vie.  Ma mort est réglée.

   Il avait conclu ça comme on décide de rentrer chez les moines.  Un changement de vie radical; on fait ses bagages et ses adieux à tout le monde et on part à la recherche de soi dans une nouvelle dimension.  Ce n’est pas triste, c’est juste un grand changement dans le cours de sa vie.  Mais dans ce cas-ci avec la mort au bout...  Ouais,  mais qui dit qu’un moine ne meurt jamais subitement ?  Voilà, c’était décidé.  Une grande sensation l’envahit; si le Destin existe, il en est plus fort. 

*     
                                                                 à suivre... 
                                  

dimanche 2 mai 2010

À L'OUVRAGE suite et fin


Fin août

C’est demain, vendredi, que Pierre doit s’affranchir. À vingt-trois ans il partira enfin de chez lui pour faire sa vie d’adulte, vivre en appartement. Son père, un ivrogne consommé, un despote de la pire espèce, ne pourra rien devant la décision ferme et réfléchie de son fils qui a besoin de tout son argent pour faire sa vie.

- Hein Pierre, que tu déménages demain ?

- Ah, oui. Ah, oui. Cé…cé t’à moé c’t’argent-là. J’mas faire ce que j’veux avec.

- À soir, quand ton père va te demander d’l’argent, tu vas y dire que tu y donnes rien que trente piastres et pi que tu t’en vas demain. Hein, Pierre ?

- Ouin, çartain ! Cé çartain. Rien que trente piass le père, que j’m’as y dire. Rien que trente piass, pas une cenne de plus.

- Bon, ben tu vois ben qu’y va l’faire, dis-je à Montpetit.

- Pi tu le croé, toé ? me dit-il. Sacrament ! Y’é ben trop chieux pour le faire, voyons donc ! Ça fa plus qu’un an qui nous dit ça à toué mois, pi y fa jama rien.

- C’est-tu vrai Pierre ? dis-je.

- Cé… cé…. cccé…. vra, mais à soir ça… ça… va changer. Çartain, me dit-il, en regardant Montpetit.

- Dis-y, Ouellette, comment ton père te traite, tabarnak, lui cria Montpetit. Dis-y donc, comment qui te laisse d’argent par semaine su ta paye.

- Heueuueuu ! rien que douze piass, le maudit. Heuueuuueu !

- Comment? dis-je, étonné. Quoi ? C’est une farce. Douze piastres ?

- Ben oui ! douze piass, confirma Montpetit. Pi en plus avec ça faut qu’y s’achète ses tickets d’autobus. Y di reste sept piastres, stie! Comme un ti-gars d’école. Pi son père, lui, y collecte cent vingt, le porc !

- C’est pour lui mettre à banque, peut-être… risquai-je alors.

- Saint-Ciboire ! Sois pas aussi naïf que lui, me dit Montpetit. Son père c’est un ivrogne, y a pas une crisse de cenne, y a boé toute, ostie. Pi c’te grand baba-là, pointant Pierre, y attend dans l’char comme un p’tit chien que son père ait fini de boire sa paye. Au moins si y a buva avec son gars, l’sans cœur, mais non, y di défend même de mettre les pieds d’une taverne.

- Cé tu vra ça Pierre? dis-je, surpris.

- Heuueuueeuu… cé…. cé…..heuueuue…cé vra, me dit Ouellette en riant nerveusement. Même dé…ddddé…dé…fois cccé….ccé …cé moé qui
chauffe son…so..son…char pppppparpppppaarparce qui é trop saoul pour
conduire. Heuueuuue….

- Ah, ben c’est rare ! SA…CRA…MENT ! dis-je révolté à Montpetit qui acquiesça. Ça m’dépasse… Pierre, à soir, tu y donnes pas ta paye, hein ? Que cé qu’t’attends pour t’en aller de chez-vous, christ de fou !

- Y attends d’avoir d’l’argent. Comme si y pouva s’ramasser d’l’argent avec juste une couple de piass par semaine, dit Montpetit. Ça fa plusieurs fois que j’y dis que j’suis prêt à y payer son premier mois, pi y passer d’l’argent. Léo, aussi. Jacques, aussi. Tout l’monde icitte on est prêt à l’aider, pi y fa rien l’maudit sans dessein.

- Pierre, es-tu ben décidé de sacrer ton camp? Tu viendras vivre chez-nous en attendant de te trouver quelque chose, dis-je voulant à mon tour faire ma part.

- Hehhheeeuu, oui, çartain, heuueuuue….



Le lendemain je m’attendais réellement à partir avec Montpetit chercher les affaires de Pierre et l’emménager chez moi. Mais quand je le vis, le matin, rire comme un idiot, les épaules plus courbées qu’à l’habitude, je n’y croyais plus. Quand Montpetit arriva, il l’interrogea.

- Pi, Ouellette? Montre-moé donc l’argent qu’ t’as empêché ton père de t’voler ? dit-il en le narguant.

- Heuueuueheueu… Heueueueu… J’y…j’y... j’y ai dododoonndonné, mais poupoupour la dddddddernière fois. Heuuuueuueehhheeuuu…


**


Fin d’été

Tout le personnel régulier revenu de leurs vacances, je fus libéré. Plusieurs de mes amis arrivaient de voyage, ils avaient tous quelque chose à raconter. Ils avaient vu le monde. Moi, je n’avais évidemment rien vu. Pourtant j’avais l’impression de le découvrir.




*****

dimanche 25 avril 2010

À L'OUVRAGE suite



Fin juillet

L’été semblait déjà vouloir s’éteindre. Tout ce que j’en avais eu c’était des miettes, des filets de soleil gobés aux portes de l’expédition à l’heure de notre demi-heure de lunch ou entre deux trajets d’autobus. Les fins de semaine, faut s’y attendre, il pleut toujours. Je commençais à m’installer tranquillement dans ce nouvel univers.

- Hey, Pierre, le truck d’Anjou est là. Pi y é plein. Amènes-toé un diable, viens m’aider à le décharger, avais-je crié à Ouellette.

On recevait deux ou trois fois par semaine des chargements de rouleaux de tissu. Ils venaient de Ville d’Anjou, d’une manufacture affiliée à la Eagle pour être teints ici. Fallait donc prendre les rouleaux un à un, les charger sur le diable et les emporter en arrière où sont les cuves à teinture. Cette fois-ci, on en avait certainement pour deux heures. J’aimais bien faire ce travail avec Pierre. Il était toujours prêt à s’amuser. Alors on jouait aux autos comme des débiles. Vroom, vroom, on passait en deuxième, beep, beep ! ôtes-toé d’là. Vroom, vroom, Hiiiiiiiiiiiiiiiii! On faisait des courses, on virait carré, on se dépassait, on se croisait, on faisait des accidents.

C’était vraiment amusant. Parfois Jacques venait se joindre à nous; là c’était du trafic. Par moment l’un de nous fonçait tellement vite sur l’autre, qu’à la dernière seconde, en voulant l’éviter, il dérapait et c’était une collision monstre. Souvent emboutie par le troisième qui suivait derrière à toute vitesse, la langue pendante. Le choc était considérable. Les rouleaux rebondissaient et nous étions projetés à des kilomètres plus loin. Mais on ne se faisait pas mal, on retombait toujours sur ces paquets mous empilés par terre.

Je m’entendais bien avec ces deux-là. C’était mes deux apôtres. On allait souvent prendre une bière (suivie de plusieurs) à la taverne du coin. Le vendredi soir, Pierre, qui les autres jours rentrait chez-lui immédiatement après l’ouvrage, nous accompagnait une couple d’heures. Je finissais de boire avec Jacques puis on s’en retournait à pied jusqu’au métro. On marchait un peu croche. On ne pensait pas trop droit non plus. C’était mes meilleurs moments de l’été. Engourdi par l’alcool, je me sentais l’âme d’un grand poète; c’était beau de voir la ville lentement ralentir, digérer le repas du soir sur le balcon, s’engloutir doucement dans la pénombre où l’air dégagé ne traîne plus alors que de vagues échos de cris d’enfants s’amusant dans les ruelles.


**

à suivre

dimanche 18 avril 2010

À L'OUVRAGE suite



Le lundi suivant je commençais à 7.30h. Baribeau m’avait emmené à l’expédition et m’avait présenté à un certain Rosario, un italien qui partait tous les matins faire des livraisons. Il y avait trois ou quatre chariots chargés de rouleaux de tissu emballés dans du papier brun. Chaque rouleau devait bien mesurer six pieds, avoir un diamètre de douze à quinze pouces et peser cinquante livres. Ma job, pardon monsieur Baribeau, mon job, c’est de convaincre ces rouleaux-là qu’ils peuvent tous entrer dans le camion de Rosario, quitte à les forcer manu militari. Je m’exécutai. Mon pouvoir de persuasion sembla satisfaire tout le monde.

Après une heure j’avais terminé cette opération délicate et je m’épongeais le front. C’est alors que tout mon entourage m’apparut. Pfffff! C’est impressionnant. Que de désordre ! Que de crasse ! Que de vilaines têtes ! Que de fumée ! Que de bruit! La guerre, mon Dieu, la guerre ! Et qu’il est laid ce petit gros-là qui passe devant moi à toutes les cinq minutes avec un rouleau sur l’épaule. Quel genre d’insecte, est-ce donc ? Quand le grand noir là-bas a terminé d’emballer un rouleau, mon petit gros y colle une étiquette, le charge sur son épaule et part le déposer dans un des chariots à l’autre bout. Puis il retourne à la table d’emballage et répète l’opération. Il repart déposer un autre rouleau au fond, et puis il revient, et puis il repart, et puis les heures passent, et puis les jours, les mois, les années, la vie peut-être… Une fourmi géante. Ça m’intéresse.

- T’es nouveau ? me demanda-t-il.
- Oui, et amélioré, répondis-je.
- Tu vas voir, icitte on est pas pire…

Il me parlait comme un prisonnier dans un camp de concentration cherchant à rassurer le nouveau venu.

- En arrière, c’est pire. C’est dangereux, fa chaud, pi en plus t’as toujours un boss dans l’cul. As-tu vu Montpetit ?
- Ton petit quoi ? Qu’est-ce que tu veux me montrer-là ?
- C’est le shipper. C’est ton boss. Y rentre pas avant neuf heures d’habitude; y devrait être à veille, là.

Puis, il retourna à la table d’emballage où déjà deux rouleaux s’impatientaient.


À côté de la cabine de l’expéditeur il y avait trois espèces de métiers à tisser derrière chacun desquels un homme jouait du ciseau sous un néon. Aucun ne parlait. D’ailleurs auraient-ils pu ? Ils me semblaient tous de nationalités bien différentes. Et puis, ils étaient tous affairés à reprendre un fil, couper celui-ci, nouer celui-là, repartir le métier, l’arrêter au bout de quelques minutes, changer quelques bobines, repartir la machine, l’arrêter encore, changer les rouleaux. Un peu partout il y avait des rouleaux de tissu ça et là, placés un peu n’importe où, à la va-comme-je-t-accote. Mais ce qui remplissait le plus l’endroit c’était davantage le bruit des brûleurs et des moulins à coudre géants assourdissant l’espace écrasée sous une épaisse boucane bleue et malodorante.

Je pensai un instant que je devais être en enfer. Ça s’peut, je n’avais pas tellement suivi le droit chemin à l’école. Tous mes copains, eux, ayant étudié religieusement, devaient être aujourd’hui à l’air climatisé dans des bureaux, bien assis sous leur diplôme, entourés d’angéliques secrétaires, l’âme en paix in saecula saecularum… Moi ? Eh bien moi, j’expiais.

Et expier ça donne soif. Je me levai donc pour me rendre à l’abreuvoir. Quand je revins vers mon banc on venait d’allumer dans la cabine de l’expéditeur. C’était Montpetit qui venait d’arriver et suspendait Sontpetit veston de cuir. Il devait avoir vingt-sept ans environ. Il portait une fine moustache noire, les cheveux courts, lisses, et avait une face bien carrée. Les épaules aussi étaient carrées. Il n’était pas gros, ni grand, mais carré. Tout était en angle droit chez-lui : le menton, le front, le crâne, le tronc. C’était un cube finalement. Il m’indiqua un peu mes tâches, me montrant les connaissements d’expédition que je devais remplir quand les transports arriveraient. Comme pour l’instant il n’y avait pas d’ouvrage il me libéra jusqu’à nouvel ordre. Je retournai donc à mon banc, et mon petit gros de tantôt me fit la jasette entre deux trajets. On s’échangea nos noms et un peu de notre bio. Il s’appelait Jacques, avait mon âge, vingt et un an, avait laissé l’école en neuvième année, demeurait avec sa mère et sa sœur dans un appartement, rue Mont-Royal.

Pendant la conversation j’avais remarqué un grand maigre à la pomme d’Adam saillante qui, debout à la porte de l’office de Montpetit, riait d’une voix rauque comme un fou de village. Jacques lui lâcha un cri : « Hey, Ouellette! pi, que cé qu’à la va d’l’air ta blonde en fin de semaine? »


Et le grand maigre, toujours avec un rire saccadé d’idiot s’approcha vers nous. Il avait la peau brune, comme sale, et portait ostensiblement un partiel qui lui mordait la lèvre inférieure.

- Heuueuuheueuheuu ! A n’ava une maudite paire, Jacques. Aïe, comme ça ! Heuueh ! Heueuh !
- Maudit, qu’t’es menteur Ouellette, lui dit Jacques en riant quand même.
- J’te l’jure, lui fit l’autre.
- Ouais, ouais ! répliqua Jacques sceptique mais ne voulant pas trop détruire l’illusion du playboy.

Jacques nous présenta l’un à l’autre; j’appris que Ouellette se prénommait Pierre, qu’il travaillait ici jusqu’à ce matin mais que désormais il serait affecté au département du second, c’est-à-dire au rechapage des rouleaux défectueux. Tout en bégayant légèrement il recommençait pour Jacques, et peut-être pour moi aussi, toute son histoire de la fin de semaine : la drague de la blonde aux gros tétons dans un bar vendredi soir, la nuit entière à la baiser comme une bête en rut, la tournée des discothèques le lendemain avec elle à son bras, et le dimanche, un mal de chien à s’en débarrasser. Mais Jacques toujours incrédule, continuait de rire en se levant pour aller travailler. Pierre Ouellette retourna amuser Montpetit qui, l’écoutant d’une oreille, remplissait des papiers et pitonnait sur sa calculatrice.


**

à suivre

dimanche 11 avril 2010

À L’OUVRAGE


Fin juin

On est en ’75. Je venais de terminer mon CEGEP. Ou plutôt, le CEGEP en avait terminé avec moi; on avait jugé qu’après deux ans c’était suffisant pour approfondir une première session. Faut dire qu’à la fin je connaissais par cœur toutes les questions… mais pas toujours encore les réponses.

Il me fallait un emploi. Après quelques mois de recherches assidues dans les tavernes je trouvai finalement, dans un journal subventionné par mon colocataire, la rubrique des offres d’emploi qui n’était pas, en fin de compte, si distancée de celles des sports.

JEUNE HOMME DEMANDÉ POUR TRAVAIL À L’EXPÉDITION D’UNE MANUFACTURE DE TEXTILE. AUCUNE EXPÉRIENCE REQUISE. ANGLAIS PAS NÉCESSAIRE. TÉL. : 534-2793. DEMANDER M. B. BARIBEAU.

L’idée me vint, je ne sais pourquoi, de vérifier si c’était bien le bon numéro de téléphone, et s’il n’était pas d’usage d’ajouter à B. Baribeau, badiboum tra la la . En franglais on me donna une adress où on me demanda de m’y présenter as soon as possible. Avant même que je puisse demander si je pouvais m’y rendre avant, on avait raccroché.

Après autobus, métro, autobus, marche à pied j’aboutis à l’adresse, coin Van Horne / Hutchisson où s’élevait en ruine la EAGLE TEXTILE, vieille bâtisse délabrée en briques rouges avec de larges fenêtres à carreaux dont plusieurs vitres étaient brisées sinon carrément remplacées par des planches. Bel endroit pour passer mes vacances! Tel qu’indiqué, j’ai demandé monsieur B. Baribeau. On me le présenta. Il me fit remplir un formulaire. Puis il m’interrogea. Comme il était français, parisien plus précisément, je n’eus donc aucun mot à dire dans cette entrevue. L’ayant trouvée fort intéressante, il m’engagea sur le champ. Alors on négocia. Après deux bonnes minutes, j’obtins le salaire minimum en échange de quoi je fournirais un rendement minimum… Tope là, on est en business !

*

Suite la semaine prochaine