dimanche 5 avril 2015


Les petits chinois de Pâques
 


   — Papa, j’ai besoin de cinq sous pour acheter des petits Chinois.
   Comment ça, c’est pas deux sous?
   — Oui, mais cette semaine il y a un spécial : 3 pour 5 cents. Regarde.

   Effectivement, dans mon cahier de devoir, la maîtresse avait bien fait la mention de l’offre. Notre classe traînait sur les autres qui avaient déjà complété leur deuxième tableau et ça mettait un peu de pression sur nous.  On n’était pas peu fiers d’aller coller le petit Chinois sous la colonne de son nom. Tous les vendredis maman nous donnait les deux sous que ça coûtait avant de partir pour l’école. Sauter une semaine n’était pas bien vu. Surtout qu’il y avait toujours un fendant dans la classe pour en acheter en paquet de cinq.

   La semaine suivante la promotion était bien sûr terminée, mais j’ai quand même tenté le coup :
   — Papa, cinq cents pour du Chinois. 
   — Demande à ta mère.
   — Maman, cinq cents pour du Chinois.
   — Demande à ton père.
   — Papa, maman veut que tu me donnes cinq cents pour du Chinois.

   J’en ai acheté un et j’ai gardé les trois sous pour me payer des négresses. Ça ressemble à mes petits Chinois, mais ça se mange. Un autre jour, avec mes sous un peu épargnés et les autres un peu volés, je m’étais acheté des pastilles de chocolat au lait en forme de rosette. J’en avais une bonne vingtaine dans un petit sac en papier brun. SAUF QUE, mauvais calcul, j’avais fait l’achat un mardi… Un Mardi gras ! Ce qui veut dire le lendemain, Mercredi des Cendres. Ce qui veut dire début du CARÊME! Et le carême, chez nous, on le faisait. On se pratiquait même toute l’année.

   J’avais déposé mon trésor au fond d’un tiroir de ma commode et j’avais dû me résoudre à dormir sous la torture de cette tentation odorante pendant quarante nuits. Et quarante jours! C’est même pas sur la page du calendrier tellement c’est long. Toute cette éternité à attendre, à me languir, les sentir, les compter et recompter, les imaginer, les couver, presque leur donner un nom à chacun. Dès que je revenais de l’école, j’allais, comme un junkie, prendre une snif dans mon petit sac. Je leur parlais et ensemble on comptait les jours : « plus que trente-deux jours mes petits, avant que je vous mange. Soyez bons. »  Et je refermais le sac reprenant un peu mes esprits.  

   Est-ce aussi dangereux que sniffer de la colle? Est-ce que la privation ne crée pas certaines carences obsessives compulsives plus tard? Autrement dit, est-ce que ça rend fou? Je ne sais pas. Mais je sais, depuis ce temps, ce qu’est le désir : c’est la première, et je dirais même l’essentielle, prédisposition au bonheur. Chaque jour, imaginer le plaisir, goûter la chose par avance, c’est déjà vivre la plus grande part de l’extase… Mais, c’est frustrant!

   Plus que douze jours… Des effluves de chocolat sortaient du tiroir pour venir me chatouiller jusque dans mon lit et me réveiller durant la nuit.
   Plus que trois jours... Je pouvais maintenant les sentir n’importe où, simplement en me fermant les yeux. Juste à me les imaginer, mon cerveau déclenchait un genre d’enzyme chocolaté qui m’arrivait au nez.


    Puis enfin, Pâques est arrivé, ce dimanche pastel de l’année où l’on semble tous ressusciter en même temps d’une longue errance et déboucher abasourdis sur une immense clairière. Après l’interminable messe c’était la distribution des surprises, et le coup d’envoi : Sus au sucre! Chacun recevait un grand sac dans lequel il trouvait son chocolat en forme de poule, de coco ou de lapin et souvent aussi, un petit panier rempli de jelly beans sur de la paille factice. Parfois même un petit cadeau : une corde à danser pour ma sœur, une palette de bolo pour moi (l’affaire la plus plate au monde. Heureusement, ça pétait assez vite et on pouvait s’amuser avec la petite balle brune). 
     Ce jour-là, le sucre sortait de partout : des bonbons durs, des caramels mous placés un peu partout dans la maison, des biscuits et des desserts remplissant la table. Même, le jambon était aux ananas, les fèves au lard au sirop d’érable… Mauvaise journée pour les dents. 

   Je pense de plus en plus que la privation rend fou. 

   Avant même d’entamer mon coco, j’avais pris bien soin de quêter le plus possible à gauche et à droite « Maman veut goûter », « Mireille veut goûter », chipant des morceaux, ici et là, négociant la meilleure partie de la poule en chocolat de mon petit frère contre de vagues considérations futures, vidant la plupart des plats de bonbons laissés sans surveillance. Après, SEULEMENT APRÈS, je pouvais attaquer le mien, et là c’était sans quartier.                 

   Oui, ça rend fou.

   Le soir, tournoyant dans mon lit, surexcité en même temps qu’épuisé d’une telle bataille, je me faisais mille reproches : « c’est bête ce que tu fais, l’année prochaine faudra gérer mieux que ça. T’étais pas obligé de tout manger tout de suite. T’es donc ben sarfe! T’aurais pu t’en garder pour demain, mettre le reste dans ton tiroir… »  Soudain, le flash : MES CHOCOLATS! Comment avais-je pu oublier? Ces petits chocolats si longtemps désirés. Si rapidement oubliés…

   Alors dans un ultime effort, émergeant de mon état comateux, je m’étais levé de mon lit, pour réaliser le geste tant de fois imaginé d’ouvrir ce sac et assouvir mon fantasme. Je croyais mettre des heures à laisser fondre une par une ces petites choses sur ma langue, mais finalement je les avais englouties d’un coup, sans réelle conviction. Juste par principe. Et la déception fut grande. La promesse n’avait pas été tenue; on avait convenu qu’ils me procureraient une ivresse sans fin, que ce serait le plus beau jour de ma vie, et au lieu de ça, je me retrouvais à mâchouiller des choses fades, durcies, presque amères. 

  De retour dans mon lit, j’avais le sentiment du devoir accompli certes, mais aussi le cœur lourd, rempli d’une soudaine tristesse : j’avais été trompé et maintenant je n’aurais plus rien à désirer. 

   Pas possible de m’endormir là-dessus. Je m’étais encore levé, mais cette fois pour me rendre au lit de ma mère : « Maman, j’ai mal au cœur! »

 

***

dimanche 29 mars 2015


Je ne vois pas en quoi quelqu’un peut se sentir supérieur à un homme heureux.

 

 
Enfermé

 

    Je peux rester là toute ma vie, enfermé entre les quatre murs de cette petite pièce de rien du tout, conséquence d’une incarcération dont je ne sais plus la cause. La folie, peut-être. Tant pis, du moment que je suis à l’abri, je peux vivre isolé du monde pour toujours. Je me vois très bien passer le reste de ma vie ici. De confort pas besoin. Des autres pas besoin, non plus. Du monde et de ses splendeurs, je m’en passerai. J’ai ma tête. C’est tout ce dont j’ai besoin. Ma tête, folle d’imagination. Et mon cœur capable de tant d’émotions. 

    Ne pas souffrir, c’est tout ce qui compte. Je peux m’occuper d’un rien. Je peux passer des heures, des jours, des années simplement à regarder couler l’eau. Ces gouttelettes sortant du robinet, je les identifie, une par une, leur donne vie, je les suis dans leur descente jusqu’au fond du lavabo; un mouvement, ici ou là, voilà tout ce dont j’ai besoin pour occuper mon esprit. Un mouvement, juste pour me savoir toujours vivant. Tiens, cette petite araignée-là, je m’en ferai une amie. Elle doit déjà se douter qu’on sera copains, car elle reste là, à ma vue, ne cherchant pas à se cacher, comme tant d’autres le feraient. Ou alors, c’est qu’elle a la conscience tranquille. Ça adonne bien, moi aussi. On sera amis.

    On vieillira ensemble. On se partagera cet espace minuscule. Il y a de la lumière, de l’eau, une cuvette, tout ce qu’il faut pour vivre tranquille, seuls, loin de toutes contraintes et de toutes menaces. Juste plus grand qu’un tombeau, pour pouvoir marcher un peu. C’est parfait. Ils peuvent la lancer leur bombe atomique. Elle peut bien péter et toute l’humanité disparaître; je fus et je suis. Trop tard! Ma conscience a maintenant pris conscience.  

    Ils vont bien finir par nous la faire sauter cette bombe. C’est prévu. On ne peut pas laisser les hommes avec une telle puissance et espérer qu’ils ne s’en servent pas. Ils aiment la guerre. Ils aiment gagner. Ils feront la guerre pour la gagner. Ils vont nous la péter, c’est sûr. D’ailleurs, c’est peut-être déjà fait.  

    – Charles, vas-tu bientôt sortir de là, ton petit frère a envie. Ça fait une demi-heure que t’es enfermé là-dedans. Es-tu passé par le trou?

 

***
 

dimanche 22 mars 2015

                     Le clou                                     
(Paroles et musique : Serge Timmons)
 
 
Du temps où j’étais tout luisant
J’avais un avenir séduisant
J’travaillais fort pour devenir
Plus tard un grand clou à finir
 
Je rêvais de passer ma vie
Bien planté dans du bois verni
Au coin d’un endroit stratégique
Avec des amis sympathiques
 
Puis un jour, sentiment nouveau
J’ai rencontré près du niveau
Une vis vicieuse et bien tournée
Dans sa boîte elle m’a emmenée
 
Alors j’suis devenu amoureux
Avant de dev’nir malheureux
Elle m’a cloué le cœur, l’ingrate
Pour un d’ces clous à grosse tête plate
 
J’ai presque croché sur le coup
Car j’aimais bien l’aimer beaucoup
Elle donnait un lustre à mon fer
Quand elle me faisait des affaires
 
Savoir avec qui elle se vautre
L’entendre dire un clou chasse l’autre
M’a fait, et sans que j’exagère,
Rouler en bas de l’étagère
 
Lors, un menuisier maladroit
Sachant rien faire de ses dix doigts
Puis sans dessein par-dessus tout
Eut l’envie de cogner des clous
 
Son œil débile, sans appel
Cherchait partout et je me rappelle
Son sourire bête quand il me vit
Traînant par là sur l’établi
 
Bout de bois en main, v’là qui s’entête
S’cognant s’es doigts, m’cognant sa tête
À toute force je fendis la planche
Il me crochit pour sa revanche
 
La rage au cœur, le feu au cul
Comme s’il avait été cocu
Nous jeta dehors sa planche et moi
Et courut se panser les doigts
 
On est resté depuis ce temps
Des prisonniers indifférents
Elle me retient, moi je la cloue
Sans se vouloir sans être jaloux
 
Je suis un vieux clou tout rouillé
Seul sur une planche mouillée
Qui sert à rien et pire que tout
Qui ne vaut même plus un clou !
 
Pas toujours, rose la vie de clou.
 
 
 ***

dimanche 15 mars 2015


      La mort racoleuse           
(Paroles et musique : Serge Timmons)
 
 
 
 

    J’ai tout perdu mes poux,    
                             
Mes tiques, mes puces, mes lentes
 
Je ne sens plus mon pouls
 
Tellement ma vie est lente
 
Des toiles d’araignées
 
Me pendent aux coins des lèvres
 
Je vis abandonné
 
De mes p’tites joies en grève.
 
 
 
 
Qui t'a permis, la grosse,
 
De t'coucher dans mon lit
 
D’y v’nir creuser ma fosse
 
Chantant « Mélancolie »
 
Et  me pincer le ventre
 
En me disant : « Mon gros loup
 
Aimerais-tu que j’te montre
 
De quoi j’ai l’air dessous ».
 
 
 
 
Tu choisis tes amants
 
Trop jeunes, à mon avis
 
J’va le dire à maman
 
Si tu touches à ma vie
 
Elle m’a bien défendue
 
Pour une crise passagère
 
D’aller jouer au pendu
 
Avec une étrangère.
 
 
 
 
Quand j’aurai ton âge
 
Quand t’auras mon heure
 
J’te dirai, si t’es sage :
 
« Chérie, fais moi peur »
 
Même sous peine capitale
 
Vas-y, fais moi le coup
 
De l’amante fatale    
 
Passe-moi la corde au cou.
 
 
 
J’ai pas le talent de vivre
 
C’est vrai, je l’admets, j’consens.
 
Mais pourquoi donc mourir
 
J’ai même pas mal aux dents
 
Si tu le veux emporte
 
Et c’est tout ce que je t’offre
 
Un peu de mes amours mortes
 
 
Ça tiendra chaud mon coffre
 
 
 
Prends-les en gage
 
De me revoir un jour
 
Et va ton racolage
 
Moi je passe mon tour
 
Va t’en choisir un autre
 
J’peux même t’en présenter
 
Moi, pour l’instant, j’ai d’autres
 
Jolies chattes à fouetter
 
 
Et comme dit l’autre
 
Des vacances à terminer.
 
   
***
 
 
 

dimanche 8 mars 2015



CANDEURS

 
  

Je doute.
C’est la seule chose dont je suis sûr.
 
*

Il y a encore beaucoup de réponses
auxquelles on n’a pas de questions.


*

Il est impossible
que cette phrase ne soit pas lue.


*

À présent, mon passé est imparfait.
Il est impératif que mon futur soit plus que parfait.
Et ce n’est pas conditionnel.

(Je sais, ce mot n’est pas assez composé.)

 
*
 
« Mon taBARnacle ! »

Vous remarquerez ici le joli proparoxyton
par l’accent sur l’antépénultième.
 
*

Je suis épuisé. 
Je fais des journées de 10-12 heures
par semaine.


*
 
Secret de chef : 

D’abord, réduire le fiel.
Puis ajouter le miel.


*

Je ne comprends pas les hommes
d’espérer l’existence de Dieu. 
À les voir aller, il faudrait
plutôt souhaiter le contraire.
Prions Dieu qu’il n’existe pas!

 

***
 
 

dimanche 1 mars 2015


 
Extraits du spectacle :

J’AI RENDEZ-VOUS AVEC...
GEORGES BRASSENS
 
 
 
  Maison de la culture Ahuntsic-Cartierville
le 17 février dernier

Représentation à guichets fermés : 300 personnes
C’est dire que Brassens (comme Brel) suscite toujours de l’intérêt... 



  

Pour la vidéo haute définition, suivre le lien :
 

Prochain spectacle :
le 2 avril 2015
Au Rendez-vous du thé, sur Fleury, Mtl.


***

dimanche 22 février 2015



Pleurer de la beauté

 

Tous ces malheurs
 Ces gens affamés
Toutes ces laideurs
 Ces abandonnés
Toutes ces douleurs
 Ces morts par milliers
Le mal de cœur
 Le mal d’aimer
Me fait chagrin
Me fait saigner 

Mais rien ne me fait pleurer

La tristesse me laisse l’œil sec
Et le cœur mouillé
La douleur me fait mal
Et me fait crier

Mais seule la beauté
Me fait pleurer 

La beauté du geste
De la reconnaissance
De la main tendue
De la main prise
Du silence entendu 

Seule la beauté m’émeut
Et me fait pleurer
 

***

dimanche 15 février 2015


ÉPITAPHE

  
Il avait tout sans rien posséder
Sans soucis d’argent ou d’avenir
Libre et totalement dédié à ses passions
On croyait tous qu’il avait des millions
On le voyait
Posséder sa vie, son âme tout entière
Se contenter de peu de matière
Bref, il était millionnaire
Ne lui manquait que l’argent

 


MES CONDOLÉANCES
 
Dans le deuil, consolez-vous,
il y a bien une vie après la mort :
la vôtre!
 

 

RENDRE L’ÂME
 
Eh oui!  Il faudra bien un jour la rendre,
 mais à qui ?  À quoi?
Le plus effrayant sera de se présenter seul.  Vraiment seul.
Et la remettre en bon état.

Au moins, on ne s’y présente qu’une fois.
Après, on doit se sentir drôlement soulagé.

 

***

 

dimanche 8 février 2015

De retour



Apophtegmes
(L’esprit grégaire)

 
 
 
La guerre, la religion, la mode : même combat.
Nous, oui, les autres, non. 


*
 

 Par le sang, j’ai un lien de parenté avec
tous ceux dont la couleur m’est semblable.



*



La mode :
Un uniforme que tout le monde
 s’empresse de porter
et qu’on remarque ridicule
toujours un peu trop tard.
 
 

* 
 

  Sois d’abord quelqu’un,
ensuite joins-toi aux autres,
plutôt que de te joindre aux autres
pour être quelqu’un. 
 
 
 
*
 
 

À nous voir aller, il n’y a pas de doute:
l’homme descend du singe.
Il n’en remonte pas, c’est certain.
 


*
 
 

La non-intervention est déjà
une prise de position extrême.
Ne me demandez pas d’en faire plus.
 


* 



On ne peut pas être contre la guerre,
pas plus que contre la maladie.
Mais on peut éviter ceux qui la propagent. 
 
 

 
 

Logique de guerre :

Voyez! Ils s’en prennent à nous.
On a bien fait de les attaquer!



* 
 

Saluons nos héros de guerre, ces hommes prêts à sacrifier leur vie pour défendre leur idéologie contre les barbares, ces hommes prêts à sacrifier leur vie pour défendre leur idéologie.

 
* 
 

Les religions sont des rites, des pratiques, des coutumes, souvent excentriques, vestiges des temps obscurs n’ayant pour but que de créer un groupe distinct des autres.
Et comme chacun voit dans la religion de l’autre qu’un tas de simagrées, c’est donc un fait universellement reconnu.

Si Dieu existe, il n’a rien à voir avec ça.

 

***