dimanche 28 septembre 2014


 

Innocent 


   Innocent quand on l’est, c’est pour la vie. Il n’y a pas longtemps, en me joignant à un groupe de participants à la loterie, on m’a demandé de choisir une combinaison de chiffres pour le prochain tirage du 6/49. J’ai donné 1, 2, 3, 4, 5, 6. On a ri de moi, on m’a dit d’être plus sérieux. Alors, j’ai lancé  7, 23, 28, 32, 34, 41. Ça leur a paru beaucoup plus raisonnable.


   La plupart des gens ont une idée bien définie de ce que les choses devraient être. Le hasard, par exemple, c’est toujours invraisemblable. Par contre, l’explication du monde ou du début de l’humanité, c’est beaucoup plus simple : « ben, voyons, c’est en 7 jours. Et à partir d’un homme et d’une femme. D’ailleurs, on a des noms : Adam et Ève. »


   Pourquoi aller imaginer une histoire complexe d’évolution d’amphibiens qui se retrouvent un jour dans les arbres pour finir au bout de centaines de siècles par descendre au sol, se mettre à marcher à quatre pattes dans la brousse, se levant à l’occasion sur leurs pattes de derrière pour voir venir, tant et tant que finalement, après des milliers d’années, leurs membres inférieurs deviennent des jambes et que leurs membres supérieurs, ainsi libérés, leur soient utiles à fabriquer des outils qui leur permettront un jour de conduire une décapotable, la radio au fond? Hum?

   Pourquoi ne pas se rendre tout de suite à l’évidente explication de TOUT.  Tout, tout, tout : DIEU. La raison de tout, le sens à tout. Quand on comprend ÇA, on a tout compris. 

   Mais comment faire? Ses voies sont impénétrables. Il nous faut alors écouter ce que disent ceux qui l’ont pénétré un peu, ces gens de foi, les élus à qui le Seigneur se révèle. Pour ça, faut d’abord croire en Dieu, croire ensuite que Dieu leur a fait signe, et croire, enfin, que ce qu’ils nous racontent c’est bien ce que Dieu leur a dit. Ça fait beaucoup de croyances sur le coup, mais après ça simplifie la vie; on a une police pour nous défendre et un clergé pour nous détendre, on peut se consacrer à autre chose. Si les curés disent en 7 jours, on n’a pas à se casser la tête plus longtemps, c’est en 7 jours. 

   Ma vie enfant était ainsi réglée. Papa a raison, maman tient la maison, les adultes savent tout et le curé est directement branché sur l’au-delà. Tout est réglé, on peut aller jouer en toute quiétude d’esprit et se rouler dans la béatitude de l’innocence.

Une petite prière tous les soirs avant de dormir me donnait droit à une demande spéciale « faites qu’il ne pleuve pas demain » ou donnait l’absolution à une faute « c’est moi qui ai mangé le chocolat de ma sœur. Vous, vous le savez, mais Vous ne lui direz pas, hein? »  Et la plupart du temps, ça marchait.

   Fantastique! Une petite prière puis, comme à un génie sortant d’une lampe, on faisait un vœu, et la plupart du temps... ça ne marchait pas! 

   Alors, j’allais voir maman pour me plaindre que ça ne marchait pas toujours ses affaires, et c’est là qu’on rentrait dans l’impénétrable. Elle m’expliquait que Dieu a un pouvoir discrétionnaire, que parfois on ne le mérite pas, que parfois il faut insister, que parfois ça nous prend l’intercession (quoi?), l’assistance de la Sainte Vierge, que parfois Jésus est occupé, que parfois le Saint-Esprit a l’esprit ailleurs, que parfois...  

   « OK arrête maman, j’ai compris, je vais m’arranger tout seul. »  Et là, j’allais voir François, pour lui dire : « t’es chanceux mon maudit, je n’ai pas obtenu la faveur que je voulais, mais m’as te casser la tête si tu m’en donnes pas. » 


            Et la plupart du temps, ça marchait.  


                                                                       Ça aussi.
 
***

 

 

dimanche 21 septembre 2014


Suite à un appel de la STM (2011)
 
          VIVE L’AUTO...NOMIE DU MÉTRO
  (Paroles et musique : Serge Timmons)
 
Une p’tite auto c’est bien pratique
Ça t’permet d’aller où tu veux
Au diable vert ou dans le trafic
Au gros soleil ou quand il pleut
 
Mais si tu viens à Montréal
Et que tu penses apporter ton auto
Il te faudra bien mon Réal
Prévoir partir une heure plus tôt
 
Vive l’auto, vive l’auto
Vive l’autonomie mon Réal
Vive l’auto, vive l’auto
Vive l’autonomie du métro
 
Pour  te rendre à Sainte-Agathe
Vu qu’y a pas de bouche de métro
Quatre roues valent mieux que deux pattes
Vive l’auto, vive l’auto
 
Mais Montréal, mon vieux, c’est une île
Il y a des dizaines de cent (t) autos
Sur le pont (z) autos immobiles
Qui regardent passer les bateaux
 
Vive l’auto, vive l’auto
Vive l’autonomie mon Réal
Vive l’auto, vive l’auto
Vive l’autonomie du métro
 
N’va pas penser qu’à  Montréal
On n’aime pas les moteurs, les motos
On n’est pas contre, mon Réal
Nous aussi on en a des autos
 
Des autochtones, des automates
Et des oto-rhino-laryngos
Des autonomes, des autocrates
Des autobus, des communautos
 
Vive l’auto, vive l’auto
Vive l’autonomie mon Réal
Vive l’auto, vive l’auto
Vive l’autonomie du métro
  
Quand tu viendras à Montréal
Te promener ou pour voir un show
Paie-toi donc un jour, mon Réal
Une petite ballade en métro
 
Tu y trouveras certains avantages
L’hiver, c’est comme dans un Tempo
Tu rouleras sans embouteillage
En laissant ton auto au repos
 
Vive l’auto, vive l’auto
Vive l’autonomie mon Réal
Vive l’auto, vive l’auto
Vive l’autonomie du métro
 

***

                                                     

dimanche 14 septembre 2014


 

 
Premier jour d'école
 

   J’ai un peu le trac et une certaine douleur de laisser une première peau d’enfance. Je ne sais pas trop si je nais ou si je meurs. 


   Jour de rentrée. Le prem des prems. Tout est neuf : le sac d’école en cuir, les souliers durs noirs cirés, le pantalon gris avec un pli devant, un nœud papillon rouge, une chemise blanche à manche longue, le blazer bleu marine avec un écusson. Oui déjà! Sur ma petite poche de devant, ostensiblement un grade d’officier.

   Je me sens comme un jeune marié (même si je ne sais pas de quoi je parle) qui, après longtemps de préparatifs, voit enfin arriver le grand jour. Tout propre, costumé serré, les cheveux peignés au brylcreem, je suis fébrile, content, mais avec le sentiment lourd que ma vie vient de changer, que ce ne sera plus jamais comme avant. Le cérémonial est trop fort, ça doit cacher quelque chose.


   Je ne sais plus si je nais ou si je meurs. (À bien y penser, c’est forcément l’un et l’autre en même temps). En fait, je DEVIENS. C’est ça que je devrais dire. Je deviens un citoyen à part entière avec maintenant un emploi du temps structuré. François devra s’accoutumer à mon nouvel horaire. Fini pour moi, l’enfantillage. Il a beau essayer de me faire peur avec toutes ces histoires de coups de règle sur les doigts, de punitions, de devoirs et leçons interminables qui m’empêcheront pour toujours de jouer, dans le fond il est jaloux. Il aurait voulu être à ma place, mais il n’a pas encore six ans, il est né deux mois trop tard. Quand il m’a vu partir ce matin, avec Mireille, qui, elle, commence sa troisième année (ouf! c’est loin, ça), quand il m’a vu transformé en grande personne dans cet uniforme solennel, il a fait semblant de ne pas me connaître. Le regard en dessous, il tournaillait sur son tricycle comme s’il s’amusait comme un fou; que faisait-il là, de si bonne heure, sinon qu’il attendait la parade?   

 
   Nous voilà rendus dans la cour d’école. Cuvée 1960 : de la pâte fraîche à modeler, souple et malléable. On distingue bien les recrues un peu hébétées, toutes vêtues craquant, serrant fortement la main de leur mère. Certains enfants pleurent, d’autres compensent par une surexcitation. Bientôt on va rompre ce dernier lien ombilical; désormais on aura un titre, un numéro, on sera fiché, on sera DEVENU.


   Des rangs se sont formés à l’appel de nos noms. Je suis repêché (une expression pour me faire plaisir) par la maîtresse qui me parait justement la plus jolie et la plus douce. Ça me convient. Et puis la petite troupe s’est mis en branle, circulant, silencieuse, dans le ventre de cet édifice austère qui n’entend pas à rire; il y a des sœurs habillées en corneille postées dans tous les coins qui surveillent tout ça d’un œil sévère. On arrive finalement devant le local qu’à la fin de l’année je saurai probablement identifier : CLASSE DE 1re ANNÉE B, de Mlle Therrien.


   Le petit pupitre qui m’est assigné est sur le bord de la fenêtre. Oh, pas bon pour moi ça! C’est laisser une cage grande ouverte pour le moineau que je suis.

   En pensant ça – première distraction à vie sur banc d’école –, je regarde en bas un jeune Teddy Boy arriver en moto dans le stationnement de l’usine en face, et je pense à François qui doit se morfondre présentement. J’espère qu’il ne touche pas à mon scooter. Il est tout récent, je l’ai fait moi-même : un rondin de bois, du ruban électrique noir à chaque bout et au centre ma lampe de poche solidement ficelée.

   Quand François a vu ça, il a dit :

   — Qu’est-ce que c’est?

   — Tu vois bien, c’est un scooter, que je lui ai dit.

   — Oh, wow! T’es chanceux. Je peux-tu l’essayer?

   — Jamais de la vie, tu ne sais pas conduire, mais tu peux embarquer si tu veux.


   Et pendant que je tenais le guidon à bout de bras, il s’est installé derrière moi, les mains sur mes épaules et on est parti. « Veux-tu que j’aille plus vite? »  Et on s’est mis à courir, prenant les tournants serrés entre la clôture et le garage, passant à toute vitesse devant la maison. Finalement, j’ai ralenti pour ne pas trop lui faire peur, et je l’ai débarqué chez lui. Je l’ai montré aux autres; ils ont eu à peu près la même réaction que François. Le lendemain, il y avait trois nouveaux scooters dans la rue. François n’avait pas encore le sien, en conséquence il n’avait pas le droit d’avancer plus vite qu’un pouce à la fois. C’est long. Très long. Juste passer devant sa maison lui prenait cinq minutes. Traverser la rue c’était carrément suicidaire. Alors de temps en temps je lui donnais un lift.


   11.15 h. Mademoiselle Therrien nous dit : « À demain, les enfants ». Chacun repart avec trois petits livres et deux cahiers qu’il faudra recouvrir à la maison. C’est tout. L’école, ce n’est pas plus dur que ça.


   Le problème maintenant, c’est comment je m’en retourne? Pas question d’attendre Mireille, je suis trop grand à présent, et en plus, ici, ça pourrait me faire une mauvaise réputation. Le problème, c’est comment je m’en retourne : on m’a expliqué le trajet pour me rendre à l’école, mais pas celui pour revenir à la maison.


   Réfléchissons. Pour arriver ici, on a traversé trois rues, contourné l’église, enfilé la première rue où il y a l’usine, tourné le coin. Peut-être que si je faisais le chemin inverse ça me ramènerait d’où je viens…

   L’idée est bonne, oui je sais, mais l’ennui c’est que, si je peux reconnaître la route par où j’ai passé en me rappelant le décor, en allant dans l’autre sens, ce sera un tout nouveau paysage qui sera devant moi… Pas sûr que ça va fonctionner.


   Réfléchissons.

   Voilà, j’ai trouvé : l’idée c’est de marcher à reculons. Ça, c’est génial!

   Pas à dire, l’école, ça rend intelligent.¸
 
 
                                                       ***

dimanche 7 septembre 2014

 
 
 
DE RETOUR
               Dans la série des CHRONIQUES DU PLOMB SAUTÉ
 
VAPOTER
                                                  


   L’autre jour au restaurant, mon voisin de table feuilletait le journal. Page 2, BANDE DE GAZA, 2065 MORTS.  Hon!  Page 3, COLLUSION ET FRAUDES DANS LES CONTRATS.  Tsss! Tsss! Page 4, GRABUGE À L’HÔTEL DE VILLE, LA POLICE RESTE LES BRAS CROISÉS.  Faut les comprendre! Page 5, AU QUÉBEC, UNE PERSONNE SUR DEUX PRATIQUEMENT ANALPHABÈTE, qu’est-ce ça veut dire « analphabète », c’est pas des céréales ça?

   Soudain, page 6, il s’énerve, il s’indigne.  Ça se peut-tu! Scandaleux!

« Quoi, qu’y a-t-il, citoyen? Je m’enquiers. »  Il me montre le gros titre : LA CIGARETTE ÉLECTRONIQUE DE PLUS EN PLUS POPULAIRE. Ben, quoi, je lui dis, c’est pas dangereux.  CIGARETTE, qu’il me crie, C-I-G-A-R-E-T-T-E! Juste le mot manifestement l’étouffe. J’ai compris qu’il en faisait le combat de sa vie. S’allumer une cigarette devant lui, c’est assurément faire un doigt d’honneur; il le prend personnel. Un exalté, vous dis-je.

   La cigarette, c’est mauvais pour la santé, d’accord, je réponds, mais c’est légal, un libre choix de nos concitoyens adultes, non? 

« NON, c’est criminel, qu’il me lance. La fumée secondaire et même tertiaire, ça tue du monde, qu’Y DISENT. »

   Là-dessus, je lui donne raison : « Tous les jours dans le même journal, c’est par dizaines qu’on compte les morts de cette génération soumise à la fumée secondaire dès le berceau. Tous décédés prématurément à l’âge de 87 ans... en moyenne, qu’Y DISENT. »

   Il a pas aimé ma remarque, il m’a dit «va ch__r »!  Je lui ai répondu « vapoter »!

 
   L’intolérance sociale aussi, je crois, est très dommageable pour la santé... mentale.


****

dimanche 29 juin 2014


 


Pique-nique à Montréal

 

   Il nous a fallu traverser un pont large comme un boulevard, quelque chose qui ressemblait à un immense squelette d’acier. Celui d’un dragon sans doute mort en enjambant le fleuve. Pour ajouter au spectaculaire on suivait un corridor balisé par des panneaux lumineux indiquant des flèches vertes aux côtés d’autres de X rouges accrochés à chaque section de la structure. Impressionnant. Rien de tel à Drummondville. Ici, nous sommes dans le futur. 

 
   Puis à la sortie, on est entrés : Montréal, enfin! Nous y sommes. Déjà, rien n’est plus pareil. Des rues immenses où circule à l’étroit un trafic coincé entre ces édifices soudés les uns aux autres; mon père est concentré, ma mère nerveuse, nous excités et silencieux. Aucun espace, aucun champ vide, quelques arbres tout juste décoratifs, et du béton, et du béton, et du béton en longueur, en largeur, en hauteur. Que d’empilage, de bousculade, d’agitation : c’est la grande ville. 


   Quelle est donc cette idée de s’agglutiner?   De tant chercher à se coller les uns aux autres? Et par-dessus, et par-dessous. Je ne comprends pas, je vois tous ces gens déambuler, se croiser, marcher côtes à côtes, n’ayant de distance que dans le regard, et je devine qu’ils sont nécessairement d’une autre espèce. Des mutants, peut-être.


   Nous avons roulé, que dis-je, dérivé quelques rues, emportés comme un bâton par le courant, pour nous échouer au bord d’un parc. Le Parc Lafontaine. Rue Papineau, plus précisément, l’endroit tout désigné pour un pique-nique entre deux bancs! On est venus pour magasiner, mais comme il est midi, il faut manger. Rien n’arrête mon père quand il s’agit de dîner. Où il se trouve, suffit d’un endroit vert avec au moins un arbre et il fournit le reste : la table pliante, les chaises, la glacière, et parfois un petit poêle à naphta. Comme ici même, en plein centre-ville. Ne vous étonnez pas. Ç’aurait pu être un cimetière, ç’a déjà failli être un terrain de golf, durant une ronde! nous a-t-on raconté. Enfin, n’importe où, du moment qu’il est midi. Même dans un restaurant! Un jour, nous y sommes entrés toute la famille, occupant la plus grande table, la glacière au centre, mon père a commandé deux casseaux de frites. « Juste deux, a-t-il dit, ce sera assez, on n’a pas ben faim... »  C’est quand il a dit de laisser faire pour la liqueur, qu’on en avait dans l’auto, qu’il m’enverrait la chercher, c’est là, je crois, que le patron s’est énervé… et que ma mère en a eu assez. Elle nous a fait signe et on est tous sortis assez vite du restaurant. Finalement, c’est dans l’auto que le pique-nique a eu lieu. Dans un pesant silence.

 
   Pendant qu’on préparait à manger, je me suis aventuré sur le trottoir, m’approchant du trafic comme d’une rivière où passait un flot continu de voitures allant se déverser en bas de la côte, rue Sherbrooke. J’étais fasciné par des rails en plein milieu de l’avenue. Ce peut-il? Dans une grande ville, il y a tellement peu d’espace que les trains doivent circuler dans la rue, ai-je pensé. J’attendais le prochain. D’ici, je le verrais de près. On m’a expliqué, par la suite, que ce n’est pas un train, mais un tramway qui passait là. Et que j’attendais pour rien, le dernier étant passé il y a tout juste un an. 


   Je remarquais les passants qui nous regardaient. Un choc culturel. Chacun étonné de rencontrer l’autre. Les oiseaux se doutent bien qu’il existe des poissons, mais ils ne s’attendent jamais de les trouver dans un arbre. Parmi toute cette faune médusée (et pourtant habituée à l’insolite), j’ai vu du genre humain qu’on n’a pas coutume de voir chez nous : un cul-de-jatte sur une planche à roulettes, une vieille femme qui parlait toute seule à voix haute, des jeunes bizarrement habillés, une nouvelle mode sans doute qui nous arrivera bientôt (nous sommes dans le futur, je le répète), un quêteux, des petites Chinoises et même un nègre! Comme dans les vues. Un vrai nègre, tout noir. Un cuir complet partout sur le corps. Jamais rien vu de tel à Drummondville, je vous l’assure. 


    « Charles, ne reste pas là. C’est prêt, viens manger! », m’a crié ma mère. Je suis parti rejoindre les miens, dérangeant au passage quelques pigeons résolument citadins qui me toisaient avec cet œil rond semblant dire : « Vous êtes qui, vous autres? »

 
    On a quand même mangé au milieu de tout ce tumulte d’autobus qui arrêtent et repartent, de cris de sirènes, cigales de cité, stridulant à tout moment, au centre d’un flux continu d’autos et d’autochtones. Comme au cinéma, Mireille, Paulo et moi, avalions nos bouchées, bouche bée, les yeux rivés sur ces étranges créatures de la ville, suivant sans discrétion chacun de leurs mouvements.


    « Il ne faut pas dévisager les gens comme ça, nous a dit maman. On n’est pas chez nous. » 
 
 
*** 
 
Vacances obligent, de retour en septembre...
 
 
 

dimanche 22 juin 2014


 
 
Le bonheur -101
 

   Tous les bonheurs sont égaux. L’homme le plus riche au monde ne sera jamais plus heureux que moi quand je suis heureux. Et pas plus souvent, non plus, l’exaltation est un trait de caractère. On ne se sent bien que lorsqu’on a satisfait un besoin. Un grand verre d’eau fraîche, quand on est déshydraté, qu’on a vraiment, vraiment soif, est un pur bonheur que les meilleurs vins n’ont pas encore surpassé.

   Avoir de la peine c’est avoir de la peine, il n’y a pas de raison plus ou moins suffisante; rire c’est rire, il n’y a pas plus ou moins drôle.   L’extase est intérieure, l’évènement autour ne fait que nous la révéler. On gardera un doux souvenir d’un coucher de soleil luisant sur les poubelles de la ruelle autant que sur le Taj Mahal… si on était amoureux, par exemple ce soir-là.

   Bon. Où je m’en vais avec ce cours sur le bonheur -101? C’est que je me prépare à vous présenter un non-évènement, une scène sans rien, et que je ne veux pas, en vous racontant ça, passer pour une sorte d’illuminé. C’est un de ces moments de la vie qu’on se demande pourquoi il nous revient, tellement qu’il n’y a rien de mémorable. Sa seule particularité c’est qu’il nous semble tout à fait récent et que notre âme y est restée accrochée.

*

     C’est un soir de semaine bien ordinaire, la maison est sombre : un éclairage blafard au-dessus de l’évier au fond de la cuisine insuffisant à chasser complètement la pénombre et une ampoule, une seulement, allumée parmi les trois de la lampe sur pied du salon. C’est tout. La seule autre lumière provient de la lueur bleue de la télévision; grand-maman regarde son émission, La pension Velder, assise dans sa chaise berçante. Nous sommes seuls. Tout est calme dans la pièce; la journée est terminée, la vaisselle faite, il n’y a plus qu’à se détendre dans le paisible confort de la bonne conscience.

   Depuis tantôt, je suis couché sous la table de la salle à manger, étendu sur deux chaises, et je regarde la télé à travers les barreaux. Contemplatif, silencieux, sans mouvement. Détail important : j’ai à côté de moi un grand verre d’eau.   De l’eau d’érable de mon invention. 
C’est tout. 
C’est ma soirée.

   Ça fait peut-être une heure que je suis comme ça. Contemplatif, silencieux, sans mouvement… J’allais ajouter, heureux comme un poisson dans l’eau, mais qu’en sait-on? Un poisson est à l’aise dans l’eau, mais heureux? Pas nécessairement. Je ne veux pas faire mon Prévert (gai comme un pinson…), mais je trouve, des fois, qu’on prête des états d’âme à bien des choses qu’on ne connaît pas. 

   Enfin, nous étions…

   Quoi? « L’eau d’érable de mon invention » vous intrigue? Eh bien oui, je fais, moi-même, mon eau d’érable. La recette est simple, je vous la donne :

      Dans un grand verre, vous versez de l’eau.
      Vous ajoutez 2 cuillérées à table rases de sucre. 
        (Pas combles, ça tombe sur le cœur.)       
        Vous brassez, et voilà!
      Donne une portion.

   Oh! Et aussi, j’oubliais, un ingrédient indispensable : de l’imagination. Mettez-en une bonne dose. 

   J’ai plein d’idées comme ça. Par exemple, j’en ai une qui me rendra riche un jour : de l’eau en poudre. Ré-vo-lu-tion-nai-re. L’idée m’est venue de la soupe Lipton poulet et nouilles que ma mère a préparée l’autre jour. Contrairement aux autres contenues dans une boîte de conserve grosse comme ça et pesante comme tout, la soupe Lipton, elle, est en sachet. Génial, hein?

On n’a qu’à y verser de l’eau, faire chauffer et MAGIE! On a de la soupe. Pratique pour le transport, le camping, l’espace dans les armoires, et en plus c’est super bon!

   Moi, mon idée c’est de pousser la chose un peu plus loin : de l’eau en SACHET...    Imaginez comme ce serait merveilleux de transporter de l’eau partout, sans être encombré de son poids et de son volume! Seulement quelques enveloppes qu’on pourrait plier et mettre dans ses poches.   On a soif? Pas de problème : on prend un verre, on y vide le sachet, on rajoute de l’eau et on brasse. C’est prêt! Même pas besoin de faire chauffer. Pas mal, hein!   

   Enfin… Nous étions, comme je disais avant d’être interrompu, sur une autre planète ma grand-mère et moi, ce soir-là. Un endroit quelque part dans l’univers où le bonheur est compacté au pouce cube. Je crois que si on m’avait flatté, à ce moment précis, je me serais mis à ronronner.

   Aujourd’hui encore je me demande si cette euphorie soudaine était l’effet d’une profonde prise de conscience ou de ma boisson.

    Je n’aurais peut-être pas dû prendre un troisième verre…

 
***

dimanche 15 juin 2014

En reprise

La paternité, le propre de l’Homme


         Une mère et ses petits.  Quel beau tableau !  D’instinct, la femelle protège ce qu’elle enfante.  C’est un lien fort bien observable dans la nature.  Pas folle la nature, elle a prévu bien des choses : d’abord deux sexes, l'un manquant terriblement à l’autre pour qu’ainsi l’espèce se recherche.  Et puis, un sexe, UN seulement, pour reproduire l’espèce.  Un seul. Toujours le même, sinon ce serait l’anarchie.  Un seul sexe responsable de la continuité de l’espèce.  Un sexe produisant à la fois l’un et l’autre, le mâle et la femelle.  Quel est ce super sexe?  La femelle.  Eh, oui.  L’autre, le mâle, eh bien, il butine, batifole, s’amuse et fournit à l’occasion la clé de la serrure.  Mais à part ça pas grand-chose; il ronfle ou s’occupe à la guerre.    

         Voilà, en résumé le grand concept de la chose.

         Mais le tableau ne serait pas complet, enfin disons fonctionnel, si la femelle ne se transformait pas tout à coup en maman.  UNE MAMAN.  Fini la jupe courte pour séduire le gros mâle épais.  Ses attributs serviront d’abord à nourrir le rejeton.  Un lien fort, pratiquement inconditionnel, fera qu’elle protégera, du moins pour un temps, la vie qu’elle donne.  Et c’est bien heureux, car s’il fallait que son premier réflexe soit de manger sa progéniture on serait bien avancé !  Non, la Nature a prévu le coup, elle a disposé un ingrédient essentiel chez la femelle, la « maternité ».  (Non pas l’amour, arrêtez-moi ça, la maternité.  On est scientifique là, pas romantique).  Voilà pour la nature : la MATERNITÉ, et la vie continue.

         Et la paternité dans tout ça ? 
           Bah, ça n’existe pas.  C’est une invention de l’Homme.  La nature n’a pas besoin de ça. 
         Mais si la Nature n’est pas folle, l’Homme n’est pas fou non plus.  En tant qu’être conscient, orgueilleux, et j’ajouterais sentimental, l’homme, je veux dire le mâle, c'est-à-dire l’homme de l’Homme... enfin vous comprenez ce que je veux dire, n’a pas voulu être en reste et, par des liens intellectuels forts,  il a créé un type de maternité inusité dans la nature : LA PATERNITÉ.   Une relation cérébrale avec sa descendance, unique à son espèce.  N’est-ce pas merveilleux?  Plus que le sang la relation s’établit sur la conscience, la quête de l’identité, le tutorat.  N’est-ce pas un très joli tableau aussi que celui d’un père tenant la main d’un enfant marchant à ses côtés ?  La nature s’en étonnera peut-être,  trouvera ça superflu.  Pas moi. Pour une fois, je trouve que l’Homme a eu une très bonne idée pour la suite du monde : un papa.  Un PAPA,  et le petit est doublement protégé, mieux encore, diverti. La nature devrait s’en inspirer.  Voilà où je voulais en venir, mais il fallait avant tout expliquer. 

Bonne Fête des pères !

 
****
 

dimanche 8 juin 2014


 
 Victoire
 


   Mercredi, 22 juin 1960.  La tapette à Barette! La tapette à Barette! On disait ça comme ça. On ne savait pas qui c’était, ni ce qu’était une tapette. On le disait, parce que tout le monde le disait. Et surtout parce que ça rimait. C’était une formule, un genre de la, la, lèrreeuu... Toujours amusantes ces phrases-là.   Comme police pas de cuisses, numéro trente-six, on en rajoutait toujours un peu qui mange de la saucisse, à midi moins dix, on pouvait répéter ça vingt fois par jour. Pour rien, pour insulter, pour chanter, pour sacrer. On comprenait, ça rimait, et ça nous faisait rire. 

Mais Barette? Va donc savoir.


   Jean Lesage et son équipe du tonnerre venait de remporter les élections. Il était temps que ça change, semblait-il. Mon père avait suivi le dépouillement du vote à la radio, enfermé dans sa chambre comme s’il avait été malade. Ma mère nous disait de ne pas le déranger. L’heure était grave. Il y avait dans l’air une sorte d’excitation qui affectait les adultes. On ne comprenait pas. Ça nous passait deux pieds par-dessus la tête. Peut-être qu’en montant sur une chaise, on aurait senti quelque chose…

 
  Je me souviens que ma mère nous ait dit : « si votre père gagne, il va vous payer la traite, restez sages. »  S’il gagne! S’il gagne quoi? La loterie? Alors, on venait aux renseignements à tous les dix minutes : « et puis est-ce qu’il a gagné? » 


   Eh bien, ça devait être quelque chose de très important, parce qu’on a tous eu droit à une gâterie. Mon père est sorti de la chambre, nous a fait signe de le suivre chez madame Dionne, et on a pu se choisir tout ce qu’on voulait… pour cinq cents. Mon père flottait, complètement remis de sa maladie. Madame Dionne était de bonne humeur, on a failli avoir un boni. Il y a aussi monsieur Garneau qui est arrivé le sourire aux lèvres et a chaleureusement donné la main à mon père. On entendait des autos klaxonner dans les rues, comme si tout le monde défilait en même temps à un mariage.


   Qu’est-ce qu’on a manqué, nous là? Où ça, Noël? Où ça, la fête? 


   C’était le début de quelque chose, une révolution, peut-être. Tous les visages (enfin presque tous) des adultes s’éclairaient. La tapette à Barette a passé tout drette. (Celle-là est de moi, hi, hi, hi).


   On était libérés. On n’entendait que ça, libéraux libéral libéré libération.


   « Bon, si ça peut vous faire plaisir, les parents, nous on a rien contre. Puis-je avoir un autre cornet? »  Non, un c’est assez. 

 

                                   Plus ça change, plus c’est pareil!


***
 
 

dimanche 1 juin 2014


 
QUE NOS AMOURS
(Paroles et musique : Serge Timmons)
 
 
 
On naît sur un compte à rebours 
On y passera chacun son tour
Quand sortira son numéro
Du chapeau
La vie n’est prêtée qu’un instant
On a tout juste à peine le temps
De venir faire son numéro
Et rideau !
 
 
 
Un beau matin tu as dix ans
Tu te lèves en te disant :
« J’ai devant moi tout l’avenir
À venir. »
C’est à tout coup ce qu’on se dit
L’instant d’après, il est midi
Et l’on s’étonne d’être passé,
Dépassé.
 
Tu vois qu’il n’y a dans la vie que nos amours
Que nous, dans la vie, mes amis, mes amours
 
Le jour où nous serons fâchés
L’un contre l’autre, détaché
Je serai le plus malheureux
De nous deux
Bien que caché sous mon ego
Tu sais que j’aurai le cœur gros
Tu n’verras pourtant que du feu
Dans mes yeux
 
Si tu ne me tends pas la main
Je pourrais mourir de chagrin
Ne me laisse pas m’humilier
Te supplier
Sur toi, tu sais, j’ai misé gros
Tu es mon gagnant numéro
Avec toi je passe ou je perds
Et j’espère…
 
Que tu vois qu’il n’y a dans la vie que nos amours
Que toi, dans ma vie, mon amie, mon amour
 
Le reste n’est qu’illusions
Idiotes ambitions
Vanité, chimères
Le reste n’est qu’illusion
Cruelle dérision
D’une vie éphémère
                                     

                                                 Copyright © 2003  S. Timmons
 
 
***