dimanche 21 avril 2013


COUP DE VIEUX

 

   Quand j’ai réalisé mon âge, c’est comme si je venais d’apprendre que j’avais le cancer, que maintenant mes jours étaient comptés. Ce fut un choc. Je ne m’y attendais pas, je vous le jure.  C’est bête, mais je ne m’étais pas préparé.  Je pensais avoir trente ans.  C’est en remplissant un formulaire sur le web, quand j’ai reculé, reculé, reculé la date de naissance proposée avant de faire « enter », que j’ai eu un doute.  J’ai couru dans la salle de bain me regarder dans le miroir et je n’ai pas vraiment rien remarqué.  J’ai demandé à mon jeune de venir, puis c’est là que j’ai vu le vieux monsieur à côté de lui.  C’est donc vrai.


   Une date de naissance, un miroir, c’est ça soixante ans.  Rien que ça.  C’est presque décevant. Pas plus sage, pas moins en forme qu’on l’était ou ne l’était pas à trente ans.  On a besoin de lunettes, oui bon, mais à vingt ans les myopes aussi.  On a l’oreille plus dure et le sexe plus mou, oui bon, mais dans les deux cas on fera répéter, c’est tout.

 
   On ne se sent pas vieillir, et encore moins quand on est entre nous, la même bande de contemporains.  Je ne parviens pas à rejoindre ma sœur aînée; mon frère cadet se pense toujours plus jeune que moi.  C’est comme ça.  On se sent vieux que quand on nous le dit avec une certaine conviction.  Alors, on déprime un peu, on constate le stade avancé de son « cancer ». Vieillir, c’est notre désastre naturel. Il faut faire avec. Très tôt, on est chassé de l’enfance comme du paradis terrestre, et de décennie en décennie, c’est l’ÎLE qu’on voit s’éloigner d’un navire en dérive.     


   Bien sûr, il y a un état pire que la vieillesse : la maladie.  La souffrance n’a pas d’âge, voilà au moins une certaine justice.  Si on en faisait aussi un critère de sélection, on aurait, au final, d’une part ceux qui vont mal, et de l’autre ceux qui vont bien.   Alors, allons bien, à défaut d’aller jeune.  Pour l’instant encore, je suis de ceux qui vont bien, je m’en console... 
Et je constate que dans mon groupe, il n’y a pas tant de jeunes que ça!


   Vieillissons, puisqu’il le faut, vieillissons, mais jeunement.



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dimanche 14 avril 2013


JE

 

   JE, le seul sujet dans tout l’univers.  Que JE.   Tu, il, elle, nous, vous, ils, ne sont qu’objets.  L’existence n’a pas d’autres points de départ que JE.  Le MOI du JE ; la SEULE conscience de l’univers. 

   Le JE PENSE DONC JE SUIS de Descartes ne se comprend pas, ne se réalise pas sans le JE.  Le premier mot seulement suffit : JE.  Le reste c’est ce que vous voulez : penser, parler, puer…, et la conclusion c’est forcément d’être.  Et ce seul mot, JE, c’est tout le mystère.  L’indéfinissable.  C’est l’illusion commune, convenue, et pourtant à mon avis, le plus douteux concept.  La plus grande énigme; si JE n’est pas là pour prendre conscience de VOUS, comment pouvez-vous exister?

   On n’en sort jamais.  Il n’y a pas de conscience sans existence, et il ne saurait y avoir d’existence sans conscience.  Les philosophes depuis longtemps se sont interrogés : est-ce qu’un arbre, en forêt désertée, fait du bruit quand il tombe ?  Si on ne peut percevoir un son, est-ce que ce son existe ?  Si oui, tout ce qu’on ne perçoit pas est susceptible d’exister, car la conscience n’est pas nécessaire.  Mais tout et rien est une même chose.  S’il n’y a rien de définissable (par son contraire, son absence), qu’y a-t-il ?  Rien de définissable, c’est la même chose que RIEN.  Si nous étions tous sourds, absolument sourds, parlerait-on de bruit?  Tout ce qui est susceptible d’exister, mais qu’on ne percevra jamais, ne devinera jamais, ni par nos sens, ni par la raison (ou la science qui en est la mesure), ne saurait exister. 

   Nous sommes à l’âge de pierre au niveau de la CONSCIENCE UNIVERSELLE… si une telle conscience existe et est dominante. 

 

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dimanche 7 avril 2013


À bien y penser…

 


On lutte en venant au monde
On lutte en le quittant
On lutte tout le temps
Et bien inutilement.


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L’histoire au cinéma, tu la vois.  Dans un livre, tu la vis.

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Tout comme deux négatifs font un positif, ça ne m’affecte pas de passer pour un con pour un con.

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Un autodidacte n’a pas de diplôme et c’est bien normal, il n’a jamais fini d’étudier.

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Heureusement que je ne fais rien, parce qu’autrement je n’aurais pas le temps de rien faire.

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Le seul moment parfaitement heureux de notre existence a pris fin le jour de notre naissance.

L’avortement ne devrait être pratiqué qu’immédiatement après. 

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Être à la mode pour un créateur, c’est déjà être en retard.

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Perdre un amour, c’est comme perdre un enfant.
Ça ne se remplace pas.  Ça ne s’oublie jamais.

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La guerre, avec toutes ses horreurs, n’est heureusement que le fait de l’HUMANITÉ.  S’il fallait que les animaux s’en mêlent !


Chez eux, bien sûr, on lutte pour la femelle ou pour défendre son territoire, mais ça finit là.  Le perdant se soumet et on n’en parle plus.  Il n’y a pas rancœur, vengeance, complot.  La vie reprend et on s’accommode à un nouvel ordre des choses. 
 
Évidemment,  ils ne sont pas aussi évolués que nous…

 

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dimanche 31 mars 2013

Extrait de CHRONIQUES D'UN INNOCENT


          Les petits Chinois de Pâques
                  
 
   Papa, j’ai besoin de cinq sous pour acheter des petits Chinois.
    Comment ça, c’est pas deux sous?
    Oui, mais cette semaine il y a un spécial : 3 pour cinq cents.  Regarde.

   Effectivement, dans mon cahier de devoir, la maîtresse avait bien fait la mention de l’offre.  Notre classe, je crois, traînait sur les autres qui avaient déjà complété leur deuxième tableau et ça mettait un peu de pression sur nous. 

   On n’était pas peu fiers d’aller coller le petit Chinois sous la colonne de son nom.  Tous les vendredis, maman nous donnait les deux sous que ça coûtait avant de partir pour l’école.  Sauter une semaine n’était pas bien vu.  Surtout qu’il y avait toujours un fendant dans la classe pour en acheter en paquet de cinq.

   La semaine suivante la promotion était bien sûr terminée, mais j’ai quand même tenté le coup :

    Papa, cinq cents pour du Chinois. 
    Demande à ta mère.
    Maman, cinq cents pour du Chinois.
    Demande à ton père.
    Papa, maman veut que tu me donnes cinq cents pour du Chinois.

   J’en ai acheté un, et j’ai gardé les trois sous pour me payer des négresses. (Ça ressemble à mes petits Chinois, mais ça se mange).

   Un autre jour, avec mes sous un peu épargnés et les autres un peu volés, je m’étais acheté des pastilles de chocolat au lait en forme de rosette.  J’en avais une bonne vingtaine dans un petit sac en papier brun.  SAUF QUE, mauvais calcul, j’avais fait l’achat un mardi.  Un Mardi gras… Ce qui veut dire que le lendemain, c’était Mercredi des Cendres.  Ce qui veut dire début du CARÊME!  Et le carême, chez nous, on le faisait.  On se pratiquait toute l’année…

   J’avais donc déposé mon trésor au fond d’un tiroir de ma commode et j’avais dû me résoudre à dormir sous la torture de cette tentation odorante pendant quarante nuits.  Et quarante jours!  C’est même pas sur la page du calendrier tellement c’est long.  Toute cette éternité à attendre, à me languir, les sentir, les imaginer, les couver, les compter et recompter, presque leur donner un nom à chacun.  Dès que je revenais de l’école,  j’allais, comme un junkie, prendre une snif dans mon petit sac.  Je leur parlais et ensemble on comptait les jours : « plus que trente-deux jours mes petits, avant que je vous mange.  Soyez bons. »  Et je refermais le sac reprenant un peu mes esprits.  

   Est-ce aussi dangereux que la colle ?  Est-ce que la privation ne crée pas certaines carences obsessives compulsives plus tard ?  Autrement dit, est-ce que ça rend fou?  Je ne sais pas.  Mais je sais, depuis ce temps, ce qu’est le désir : c’est la première, et je dirais même l’essentielle, prédisposition au bonheur.  Chaque jour, imaginer le plaisir, goûter la chose par avance, c’est déjà vivre la plus grande part de l’extase…  Mais, c’est frustrant!

   Plus que douze jours…  Des effluves de chocolat sortaient du tiroir pour venir me chatouiller jusque dans mon lit; ça me réveillait, ça me rassurait, ça m’enivrait.

   Plus que trois jours...  Je pouvais maintenant les sentir n’importe où, simplement en me fermant les yeux.  Juste à me les imaginer mon cerveau déclenchait un genre d’enzyme  chocolaté qui m’arrivait  au nez.

    Puis enfin, Pâques est arrivé, ce dimanche pastel de l’année où l’on semble tous ressusciter en même temps d’une longue errance, débouchant abasourdis sur une immense clairière.  Après l’interminable messe c’était la distribution des surprises, et le coup d’envoi : Sus au sucre !  Chacun recevait un grand sac dans lequel il trouvait son chocolat en forme de poule, de coco ou de lapin et, souvent aussi, un petit panier rempli de jelly beans sur de la paille factice.  Parfois même un petit cadeau : une corde à danser pour ma sœur, une palette de bolo pour moi (l’affaire la plus plate au monde. Heureusement, ça pétait assez vite et on pouvait s’amuser avec la petite balle brune). 

     Ce jour-là, le sucre sortait de partout : des bonbons durs et des petits chocolats  placés un peu partout dans la maison,  des biscuits ou petits gâteaux achetés, des desserts remplissant la table. Même, le jambon était aux ananas, les fèves au lard au sirop d’érable…  Mauvaise journée pour les dents. 

   Je pense de plus en plus que la privation rend fou. 

   Avant même d’entamer mon coco, j’avais pris bien soin de quêter le plus possible à gauche et à droite « Maman veut goûter », « Mireille veut goûter », chipant des morceaux, ici et là, négociant la meilleure partie de la poule en chocolat de mon petit frère contre de vagues considérations futures, vidant la plupart des plats de bonbons laissés sans surveillance.  Après, seulement après, je pouvais attaquer le mien, et là c’était sans quartier.            

   Oui, ça rend fou.

   Le soir, tournoyant dans mon lit,  surexcité en même temps qu’épuisé d’une telle bataille, je me faisais mille reproches : « c’est bête ce que tu fais, l’année prochaine faudra gérer mieux que ça. T’étais pas obligé de tout manger tout de suite. T’es donc ben sarf !  T’aurais pu t’en garder pour demain, mettre le reste dans ton tiroir… »  Soudain, le flash : MES CHOCOLATS !  Comment avais-je pu oublier?  Ces petits chocolats si longtemps désirés…  Si rapidement oubliés…

   Alors dans un ultime effort, émergeant de mon état comateux, je m’étais levé de mon lit, pour réaliser le geste tant de fois imaginé d’ouvrir ce sac et assouvir mon fantasme. Je croyais mettre des heures à laisser fondre une par une ces petites choses sur ma langue, mais finalement je les avais englouties d’un coup, sans réelle conviction.  Juste par principe.  Et la déception fut grande.  La promesse n’avait pas été tenue; on avait convenu qu’ils me procureraient une ivresse sans fin, que ce serait le plus beau jour de ma vie, et au lieu de ça, je me retrouvais à mâchouiller des choses fades, durcies, presque amères. 

  De retour dans mon lit, j’avais le sentiment du devoir accompli, certes, mais aussi le cœur lourd, rempli d’une soudaine tristesse : j’avais été trompé et maintenant je n’aurais plus rien à désirer... 

   Pas possible de m’endormir là-dessus.  Je m’étais encore levé, mais cette fois pour me rendre au lit de ma mère :  « Maman, j’ai mal au cœur ! »


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dimanche 30 décembre 2012


      CHRONIQUES D’UN INNOCENT
                                        Par  SERGE TIMMONS
            
Empruntant la vision d’un enfant (un peu tourmenté) l’auteur chronique sur les événements de la vie au tournant des années ’60.
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La Bénédiction

 
   Jour de l’An.  Direction Cowansville, chez grand-papa Sullivan.  Dans l’auto je me repasse les règlements.  C’est quoi encore?

 
   - Tu ne tueras point…     Non pas ça. Je niaisais.

  

   - On ne court pas dans la maison.


   - On salue le monde en arrivant et en partant.

 
   - On se lave les mains avant de manger, et on dit merci
     quand on est servi.

 
   - On n’achale pas le chat. Puis on ne fait pas japper le
     chien pour rien, on le laisse tranquille.

 
   - On ne parle pas, et surtout, on ne rit pas pendant la
     bénédiction paternelle.

 
   - On dit « Non, merci » quand on nous offre quelque
     chose. Si on insiste, on en prend un.   UN.  On ne vide
     pas le plat.

 
   - Quand on reçoit des becs (même mouillés) des
     matantes on ne s’essuie pas la joue énergiquement
     tout de suite après.


   - On évite de jouer avec le petit Réal, il est tannant lui,
     il pense juste à faire des mauvais coups.


   - On ne dit pas fort (et à tout bout de champ) « On s’en
     va-tu? »

 
   - On ne joue pas dans son assiette.  Si on n’aime pas
      ça, on dit qu’on n’a pas faim… on ne dit pas ouache !
      Pis si on n’a pas faim pour manger le repas, on n’a
      pas faim pour manger le dessert, non plus.


   Combien ça m’en fait?  Dix. C’est bon, on arrête là.

   La famille de mon père ce n’est pas celle qu’on visitait le plus souvent. On avait plus tendance à dire « monsieur », « madame », plutôt que « mononcle », « matante » quand on les visitait.  C’était comme ça, on voyait plus souvent la famille de maman et on les préférait : on se sentait plus près d’eux, on habitait la même ville, on partageait le même genre de vie.  Mais du côté de mon père c’était pour l’ensemble des cultivateurs, des gens de la campagne qui habitaient dans les rangs.  Plus folklorique comme approche…, disons. 

   En arrivant, on pouvait prendre une heure à dégeler.  Trois piquets bien droits; on passait pour des enfants bien élevés (même moi). Mireille, de nature si sociable, me paraissait plus maniérée qu’à l’aise quand elle se mêlait aux autres.

   Comme on s’était pointés à peu près juste à temps pour le dîner, on est donc passés à la table assez vite.  Et là, moi qui suis si difficile, je me suis régalé.  Grand-maman Sullivan était un véritable cordon bleu : ragoût de boulettes exquis, soupe aux pois à se jeter par terre, beignes au sirop d’érable à virer fou, sucre à la crème à rendre malade…  Je n’avais jamais mangé rien de si bon. 

   Après le repas les hommes parlaient de politique. Forcément, puisqu’ils criaient plus qu’ils discutaient. Les femmes faisaient la vaisselle pendant que nous, les enfants on s’exclamait devant l’arbre de Noël géant.  Comment ils ont pu entrer ça dans la maison? C’est impossible.

       Duplessis, c’est un dictateur! Y nous écrase.
   —  Pas vra!  C’est un homme qui se tient deboutte.  C’est notre sauveur à nous autres, les Canadiens-França.

   Les esprits s’échauffaient : certains devenaient rouges, d’autres tombaient dans les bleus.  Grand-maman, le vrai chef du clan sans le titre, est intervenue pour calmer jeu :

   — Bon, ça va faire les ti-coqs.  Vous allez me tasser les meubles, pis vous autres, les musiciens, allez chercher vos instruments, ce monde-là veulent danser.

   Puis, en un rien de temps, l’atmosphère avait changé, on s’est retrouvé soudainement au milieu d’une soirée canadienne en plein après-midi. Une grosse matante était au piano, un mononcle ti-coq bleu au violon, un mononcle ti-coq rouge à l’accordéon, et mon père dans tout ça,  planté au milieu, sérieux comme un pape, callait le set carré. 

Saluez votre compagnie!
Amenez-la jusqu’au centre,
Les femmes au milieu,
Les hommes autour,
Changez de côté,
Vous vous êtes trompés,
Reprenez votre compagnie,
Tout l’monde balance
Et pis tout l’monde danse… 

   J’étais cloué sur ma chaise.  Au début, j’ai presque eu peur.  À voir les hommes taper du talon, crier la tête renversée par en arrière, j’ai cru voir des sauvages tourner autour d’un feu, encerclant les femmes comme des sacrifiées…  J’étais sidéré. Ça me paraissait terriblement compliqué, mais ils avaient tous l’air de savoir quoi faire et de follement s’amuser.  Des couples rentraient, d’autres débarquaient, et le reel repartait.

   Une matante s’est approché de moi avec un plat de sucre à la crème :

   — En veux-tu un, mon petit garçon?
   — Non, merci! ai-je dit poliment.
   — Ah, bon!
   — Non, non, attendez.  Vous n’insistez pas ?
   — Oui, j’insiste, qu’elle m’a dit en se mettant à rire.
 
   J’ai regardé maman qui ne me regardait pas, et j’en ai pris quatre.
 
   — Merci.  Vous repasserez, hein?

Saluez votre compagnie!
Amenez-la jusqu’au centre,
Les femmes au milieu,
Les hommes autour,
Changez de côté,
Vous vous êtes trompés,
Reprenez votre compagnie,
Tout l’monde balance
Et pis tout l’monde danse…


   Après une heure, Mireille et moi on n’était plus capables.  Paulo, lui, dormait avec le chien sous la table de la cuisine.  J’ai été voir maman et je lui ai glissé à l’oreille : « On s’en va-tu? ».  Oui, oui, elle m’a dit, dès que grand-papa nous aura donné la bénédiction. Heureusement, peu de temps après, les musiciens, fatigués, ont décidé de prendre une pause, et c’est à ce moment que la plus vieille des sœurs de mon père est allée demander au patriarche : «  Papa, voulez-vous nous bénir? ».

   Alors il s’est levé en prenant un air solennel.  Tout le monde s’est approché et s’est mis à genoux devant lui.  Il a tendu les bras au-dessus de nous, et comme un grand manitou a marmonné en anglais, en français, en latin quelques incantations que tout le monde a reçu en disant « Amen » et en faisant un signe de croix.  Puis, tout le monde s’est embrassé et souhaité « Bonne Année! ». 

   C’était le temps.  Ma mère a fait signe à mon père, et on a compris qu’on pouvait aller mettre nos manteaux. On partait alors que d’autres quadrilles se formaient et que ça  reprenait de plus belle. 

   Au retour, dans l’auto, je sentais mon père heureux, tout rayonnant de bénédiction, pendant que je m’imaginais revenir d’un pays lointain.

   Quand je vais raconter ça à François…

 

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Dernière publication de l'année.  Reprise, quelque part en 2013.
BONNE ANNÉE !
 
 

dimanche 9 décembre 2012



Justice ou vengeance ?


   Cet homme n’a rien de sympathique et son crime est le pire cauchemar de l’humanité.  Mais bon, on ne l’a pas brûlé vif, doit-on le regretter?  Justice a été rendue.  Un jury composé de gens sensés ont convenu unanimement à sa non-responsabilité criminelle.  Justice a été rendue.  C’est la vengeance qui ne l’a pas été. 


   Un crime « impuni » ça frustre le monde, parce qu’on trouve injuste qu’un tricheur s’en tire à bon compte quand nous on fait tellement d’efforts pour suivre la loi.  Voir un bandit payer si peu pour s’être tant enrichi, c’est fâchant… dans le fond on l’envie presque.  Qu’on le condamne, qu’il rembourse, qu’il paie ! Je crie moi aussi.


   Mais que Guy Turcotte s’en sorte aussi facilement, c’est bien étonnant… mais tant mieux pour lui.  Je ne l’envie pas.  Que son âme ne l’ait pas abandonné sur le champ et qu’il puisse se sentir libre malgré tout… c’est encore plus étonnant,  mais tant mieux pour lui.  Qui voudrait être à sa place? Comme on y serait malheureux!  Cette seule pensée me semble déjà la plus insupportable des punitions.  Ça me suffit amplement.  Je ne crois pas qu’il soit absolument nécessaire de le voir souffrir ou condamné à la prison à vie pour dissuader les autres de poignarder leurs enfants.  C’est un monstre, c’est bien assez pour nous rassurer.  À trop lui en vouloir et le prendre autant personnel, ça m’inquiète…  Que cache cette soif de vengeance?  De quoi voulons-nous tant nous venger?


   En passant, pour les croyants, il faudrait se demander ce que dirait Jésus de tout ça.  Moi, je ne sais pas, Dieu merci! je suis athée.

  

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dimanche 30 septembre 2012

                     CHRONIQUES D’UN INNOCENT
        Empruntant la vision d’un enfant (un peu tourmenté) l’auteur chronique sur les événements de la vie  au tournant des années ’60. _____________________________________________________________
La bombe atomique
 
    Denis Dionne, mon voisin, ÇA c’est gentil, ÇA c’est un bon enfant, lui il a l’air intelligent, ÇA c’est un beau garçon, ben oui maman, ben oui papa…  mais ÇA n’a pas les mêmes parents que moi, non plus.  Moi, je fais de mon mieux avec la génétique que j’ai reçu.  J’aurais aimé ça moi aussi avoir une belle face étroite et de beaux cheveux noirs au lieu de cette face de pleine lune aux cheveux blonds suspects tirant dangereusement sur le roux.  J’ai rien contre ÇA, je vous assure, je me verrais très bien être Denis Dionne pour vous maman, papa.  Je ne demandais pas mieux...  
Puis faut pas oublié qu’il a onze ans, j’en ai que six, tout n’est peut-être pas perdu.  Le temps arrange les choses, dit-on.  Attendons voir.
 
   Je n’étais pas vraiment jaloux, moi aussi j’aimais Denis.  C’était mon idole.  C’est vrai qu’il était gentil.  Je le trouvais cool.  Même si on était rarement ensemble, je sentais de sa part une affection, un certain engagement envers moi, comme un grand frère, pour vous apprendre des choses, vous défendre en cas de besoin.
 
   Un jour, il m’avait expliqué son plan pour contrer la menace de l’URSS :
 
   — Qu’ils l’envoyent, les Soviétiques…
 
   — Hein, les quoi ?
 
   — Ah, laisse faire…  les Russes.  Qu’ils l’envoyent leur bombe atomique !  Quand je vas la voir arriver je vas sortir mon bat de baseball pis m’a leur batter ça chez eux.
 
   Pas fou, hein?  Ils ont raison, ÇA c’est intelligent.
 
   On a beau être enfant on sent la dangerosité des choses dans l’attitude inquiète des adultes.  Faut se remettre dans le contexte, la crise des missiles de Cuba c’était quelque chose : deux Super Puissances qui s’affrontaient.  On n’y allait pas juste pour une autre petite guerre mondiale ordinaire,  là on visait l’Apocalypse, rien de moins.  Au plus fort de la crise on avait même installé à plusieurs endroits des sirènes aux poteaux de téléphone pour nous prévenir d’une attaque imminente.  Même qu’un jour il y en a une qui s’est déclenchée en pleine nuit, hurlant à la mort.  Toute la rue s’était réveillée, et ça paniquait solide dans les chaumières.  Fausse alerte.  Défectuosité technique.  Ça a fait un grand  OUFFFF!!! Mais la terreur avait eu quand même le temps de faire sa trace dans l’imaginaire des gens. 
 
   Mais pour revenir au plan de Denis, je voyais très bien la scène.  D’abord cette bombe qui était ni plus ni moins qu’une réplique géante d’une lampe de télévision (les petites ampoules de résistance), en verre épais, au dôme un peu pointue, avec quatre pines de métal à la base, la même forme donc, mais de la dimension de ma taille.  Je la voyais surgir comme une balle passant au-dessus de la maison d’en face pour arriver à ma hauteur.  C’était ça qui arriverait, aucun doute.  Un obus dans le fond, mais qui en explosant serait catastrophique.
 
   Or, l’idée géniale de Denis, de la swinguer avec un bâton de baseball plutôt que d’aller se cacher, me paraissait tout à fait appropriée. Le lendemain, sur le trottoir,  j’en parlais avec François
 
   — Qu’ils l’envoyent, les somiétik…
 
   — Hein, les quoi ?
 
   — Ah, laisse faire…  les russs.  Qu’ils l’envoyent leur bombe atomique !  Quand je vas la voir arriver je vas sortir mon bat de baseball pis m’a leur batter ça chez eux.
 
    Louis qui venait de se joindre à nous :
  
   — T’en as même pas, de bat !
 
   — Ouiiiii. Mais je le cache pour pas que les russs le sachent.
 
   — Pourquoi tu nous l’as jamais dit?
 
   — Euh, parce que je voulais pas que vous alliez bavasser.
 
   — Mais là tu viens de nous le dire.
 
   — Ouais, mais là vous savez que je peux m’en servir sur vous autres aussi…
 
   La discussion portait plus sur le fait que je possédais ou non cette arme de destruction massive plutôt que sur la stratégie de défense, car sur ce point on était tous d’accord, c’était opérationnel.  À nous trois, la rue Vassal était défendue.  Adultes, dormez en paix!
 
 
   Aujourd’hui, quand je repense à ça, je ne suis plus certain que ça aurait marché, mais je me souviens que ça nous avait beaucoup rassurés.  Et c’est ça qui compte.  La peur ne s’encombre pas de la logique.  Nous sommes tous un peu autruches dans nos réactions.  J’ai connu des adultes qui, lors de grands orages, lançaient, en panique, de l’eau bénite dans les fenêtres pour empêcher la foudre d’entrer. 
Ça peut sembler puéril, mais ça marche.  Ils vous diront qu’ils n’ont jamais été frappés.  Et c’est vrai.
 
Ce qui est inquiétant avec les superstitions, c’est que même quand on n’y croit pas, on ne peut pas s’en empêcher.  Au cas où…
 
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