dimanche 2 juin 2013

Tirée de CHRONIQUES D'UN INNOCENT
 
Les mystères de l’Amour

 
   L’amour, ça c’est compliqué à comprendre, en chien! C’est du grand mystère. Par exemple, notre existence sur terre dépend du grand amour qu’ont eu l’un pour l’autre nos parents. La maîtresse nous l’a dit ce matin : « Vos parents se sont tellement aimés que vous êtes nés ».

   Wow! C’est donc comme ça que vient la vie. Il suffit d’aimer fort fort quelqu’un pour qu’apparaisse un bébé!
J’essayais de comprendre, d’imaginer la chose : deux personnes (faut bien être deux, hein, mademoiselle?) se regardent intensément, forcent leurs pensées, les yeux plissés, soufflant, haletant sous l’effort de la concentration, se persuadent que chacun aime l’autre beaucoup, beaucoup, beaucoup… puis, vlan! arrive un petit bébé. En tout cas, c’est comme ça que je l’ai compris. 

   Mais je suis un peu perplexe. Ça me semble un peu trop simple. C’en est presque épeurant. Par exemple, j’aime Minet, mon chat, beaucoup. Beaucoup, beaucoup. Et il m’aime aussi, assurément. Est-ce que par la seule pensée, par une concentration de nos regards croisés l’un l’autre, on va finir par avoir un chaton?  Je ne pense pas, car ça fait déjà longtemps qu’on aurait eu des chats. Non, je crois que la maîtresse ne nous a pas tout dit. Il y a autre chose. 

   Je n’ose pas lui demander, surtout pas devant le monde, j’aurais peur de la gêner (je sais que je ne la laisse pas indifférente). De toute façon, l’idée n’est pas de savoir comment on fait des bébés – j’ai ma petite idée là-dessus, je vous expliquerai un jour –, l’idée est de savoir qu’est-ce que l’amour vient faire là-dedans. Pourquoi l’amour? Est-ce que les animaux s’aiment pour avoir des bébés? D’ailleurs qu’est-ce que l’amour? Et surtout qu’est-ce qu’il y a de si grand et si beau là-dedans?

   Ma cousine, Huguette, pleurait l’autre jour quand on est allé chez ma tante. Elle avait une peine d’amour qu’on nous a expliqué. Sur le coup, je n’ai pas trop compris :

   — Quoi? Elle a de la peine de ne plus aimer? ai-je demandé à Mireille, en sortant jouer dehors.

   — Non, innocent, c’est l’autre qui ne l’aime plus, m’a expliqué ma sœur. Elle, elle l’aime encore, c’est pour ça qu’elle pleure.

   — Ah bon. Mais, si elle ne l’aimait pas, elle ne pleurerait pas, hein?

   — Ben non, c’est évident.

   Bien non, ce n’est pas évident. L’amour c’est censé être un beau sentiment. Pourtant, si elle l’aime, elle est malheureuse, et si elle ne l’aime pas, elle ne souffre pas. J’en conclus donc que l’amour n’est pas fait pour rendre heureux. Ça peut même rendre dangereux. L’autre jour, à la radio, ils ont parlé d’un crime passionnel en racontant l’histoire d’un homme qui a tué sa femme. Maman m’a expliqué ce que voulait dire crime passionnel : ça veut dire parce qu’il l’aimait…

   Voyez, c’est un mystère! Je vous avais prévenu. Faut donc autant se méfier de quelqu’un qui vous aime (trop) que de quelqu’un qui vous déteste (assez)…   On est rarement en sécurité dans ce monde d’adulte.

   L’amour, ça ne devrait pourtant pas être aussi compliqué : j’aime le gâteau au chocolat, c’est simple; j’aime mes parents, pas de problème; j’aime jouer dehors, pas compliqué; j’aime François… euh, pas vraiment lui. Non, précisons, je recommence : dans le fond ce que j’aime c’est jouer avec François, c’est de manger du gâteau au chocolat, le gâteau en lui-même n’est pas important, j’aime la présence de mes parents, les soins qu’ils me donnent, mais si ce n’étaient pas mes parents, c’est d’autres que j’aimerais…

Dans le fond j’aime ce qui me fait plaisir. C’est moi que j’aime… à être bien. Peut-être qu’au fond l’amour c’est juste ça : s’aimer soi-même davantage.

(Ah moi, depuis que j’ai l’âge de raison, une vraie bombe!)

   Mais si c’est ça l’amour, c’est donc un sentiment purement égoïste. C’est comme si je disais : j’aime le gâteau au chocolat, mais si je ne peux pas le manger, alors je pleure, comme Huguette, ou bien je le détruis pour ne pas que les autres le mangent, comme le tueur passionnel… Ce n’est pas grand. 

   Mais c’est sûrement plus compliqué que ça. L’amour est un mystère, je l’ai dit tantôt. Tiens, par exemple, comment expliquer que ma cousine aime ce gars-là qui ne l’aime pas et pas un autre qui l’aimerait? Hum?

Pourquoi?

   Pourquoi moi j’aime le gâteau au chocolat et pas… et pas… Non, ça c’est un mauvais exemple, tout le monde aime le gâteau au chocolat, je me reprends.  Pourquoi moi j’aime la soupe aux pois et pas Mireille, elle qui aime tout? Voilà, ça c’est un bon exemple. Hein, pourquoi?  Qu’est-ce qui fait qu’on aime ou pas quelque chose? Est-ce qu’on décide ça? Sinon, qui décide à notre place? Huguette aurait juste à décider de ne plus aimer son chum, et ce serait réglé. Pourquoi n’est-ce pas aussi simple que ça?

   Pourquoi? Parce que l’amour est un mystère, je le répète. On ne peut rien contre les mystères, même quand on a l’âge de raison, ce n’est pas assez pour les comprendre.    
                  

                                                                    Voilà, pourquoi.


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dimanche 26 mai 2013

Tirée de Chroniques d'un INNOCENT

Pique-nique à Montréal

 

   Il nous a fallu traverser un pont large comme un boulevard, quelque chose qui ressemblait à un immense squelette d’acier, celui d’un dragon sans doute mort en enjambant le fleuve. Pour ajouter au spectaculaire, on suivait un corridor balisé par des panneaux lumineux indiquant des flèches vertes aux côtés d’autres de X rouges, accrochés à chaque section de la structure. Impressionnant. Rien de tel à Drummondville. Ici, nous sommes dans le futur. 

   Puis à la sortie, on est entrés : Montréal, enfin! Nous y sommes. Déjà, rien n’est plus pareil. Des rues immenses où circule à l’étroit un trafic serré entre ces édifices soudés les uns aux autres; mon père est concentré, ma mère nerveuse, nous excités et silencieux. Aucun espace, aucun champ vide, quelques arbres tout juste décoratifs, et du béton, et du béton, et du béton en longueur, en largeur, en hauteur. Rien à voir avec le bas de la ville de Drummondville, j’insiste. De l’empilage, de la bousculade, de l’agitation : c’est la grande ville. 

   Quelle est donc cette idée de s’agglutiner?   De tant chercher à se coller les uns aux autres? Et par-dessus, et par-dessous. Je ne comprends pas, je vois tous ces gens déambuler, se croiser, marcher côtes à côtes, n’ayant de distance que dans le regard, et je devine qu’ils sont nécessairement d’une autre espèce. Des mutants, peut-être.

   Nous avons roulé, que dis-je, dérivé quelques rues, emportés comme un bâton par le courant, pour nous échouer au bord d’un parc. Le Parc Lafontaine. Rue Papineau, plus précisément, l’endroit tout désigné pour un pique-nique entre deux bancs! On est venus pour magasiner, mais comme il est midi, il faut manger. Rien n’arrête mon père quand il s’agit de dîner. Où il se trouve, suffit d’un endroit vert avec au moins un arbre et il fournit le reste : la table pliante, les chaises, la glacière, et parfois un petit poêle à naphta. Comme ici même, en plein centre-ville. Ne vous étonnez pas. Ç’aurait pu être un cimetière, ç’a déjà failli être un terrain de golf, durant une ronde! nous a-t-on raconté. Enfin, n’importe où, du moment qu’il est midi. Même dans un restaurant! Un jour, nous y en sommes entrés toute la famille, occupant la plus grande table, la glacière au centre, mon père a commandé deux casseaux de frites. « Juste deux, a-t-il dit, ce sera assez, on n’a pas ben faim... »  C’est quand il a dit de laisser faire pour la liqueur, on en avait dans l’auto, qu’il m’enverrait la chercher, c’est là, je crois, que le patron s’est énervé… et que ma mère en a eu assez. Elle nous a fait signe et on est tous sortis assez vite du restaurant. Finalement, c’est dans l’auto que le pique-nique a eu lieu. Dans un pesant silence.

   Pendant qu’on préparait à manger, je me suis aventuré sur le trottoir, m’approchant du trafic comme d’une rivière où passait un flot continu de voitures allant se déverser en bas de la côte, rue Sherbrooke. J’étais fasciné par des rails en plein milieu de l’avenue. Ce peut-il? Dans une grande ville, il y a tellement peu d’espace que les trains doivent circuler dans la rue, ai-je pensé. J’attendais le prochain. D’ici, je le verrais de près. On m’a expliqué, par la suite, que ce n’est pas un train, mais un tramway qui passait là. Et que j’attendais pour rien, le dernier étant passé il y a tout juste un an. 


   Les oiseaux se doutent bien qu’il existe des poissons, mais ils ne s’attendent jamais de les trouver dans un arbre. Je remarquais les passants qui nous regardaient. Un choc culturel. Chacun étonné de rencontrer l’autre. Parmi toute cette faune médusée, et pourtant habituée à l’insolite, j’ai vu du genre humain qu’on n’a pas coutume de voir chez nous : un cul-de-jatte sur une planche à roulettes, une vieille femme qui parlait toute seule à voix haute, des jeunes bizarrement habillés, une nouvelle mode sans doute qui nous arrivera bientôt (nous sommes dans le futur, je le répète), un quêteux, des petites Chinoises et même un nègre! Comme dans les vues. Un vrai nègre, tout noir. Un cuir complet partout sur le corps. Jamais rien vu de tel à Drummondville, je vous l’assure. 

    « Charles, ne reste pas là, c’est prêt, viens manger », m’a crié ma mère. Je suis parti rejoindre les miens, dérangeant au passage quelques pigeons résolument citadins qui me toisaient avec cet œil rond semblant dire : « Vous êtes qui, vous autres? »

 
    On a quand même mangé au milieu de tout ce tumulte d’autobus qui arrêtent et repartent, de cris de sirènes, ces cigales de cité, stridulant à tout moment, au centre d’un flux continu d’autos et d’autochtones. Comme au cinéma, Mireille, Paulo et moi, avalions nos bouchées, bouche bée, les yeux rivés sur ces étranges créatures de la ville, suivant sans discrétion chacun de leurs mouvements.

    Il ne faut pas dévisager les gens comme ça, nous a dit maman. On n’est pas chez nous. 

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dimanche 12 mai 2013


 CHRONIQUE D'UN INNOCENT

 

Dossier criminel

 
   Le titre est peut-être un peu exagéré, mais quand même, si je fais le compte, à date j’ai :
                        - éborgné une petite fille
                        - cassé le cou de mon petit frère
                        - coupé le bras de ma sœur
                        - foulé le pied à ma grand-mère.

   Bon, vous allez me dire que ce n’était pas toujours intentionnel, mais admettez que je suis quand même quelqu’un de dangereux.  Et je n’ai que sept ans, n’oublions pas.

   Bien sûr, il faut tenir compte de circonstances atténuantes.  La petite copine de ma sœur, par exemple,  est un peu responsable, c’est elle qui est allée se placer dans l’angle de tir.  Dans mon plan,  il ne fallait pas qu’elle bouge, c’était un exercice de haute précision. 

   Quant à mon frère, c’est aussi un peu de sa faute : il n’a pas su se tenir.  Il avait quatorze mois, je me berçais dans la cuisine quand Mireille, qui en prenait soin, me l’a laissé une minute.  J’ai voulu le bercer avec moi, je le tenais bien, mais j’ai cherché à le tester un peu.  J’ai commencé par retirer une main, il semblait se tenir bien droit par lui-même. J’étais fier de lui, je voulais le faire passer pour un champion.  J’ai retiré l’autre main, il se tenait tout seul, assis sur mes genoux.  Wow!  Un peu comme quand on laisse le guidon d’un vélo la première fois et qu’on s’impressionne : Sans les mains!  C’est ce que j’ai crié à ma sœur : « Regarde Mireille ! Sans les mains… Il se tient tout seul, sans que je le tienne! » Elle n’a pas eu le temps de terminer sa phrase : « Fais attention, tiens-le, il est trop jeune, il peut tomb… » que Paulo s’est soudainement garroché par terre. 

Enfin, c’est ma version des faits. 

   Il a déboulé et roulé jusqu’à ce que sa tête aille heurter la patte de la table. Une grosse patte d’une grosse table en bois.   Évidemment, il s’est mis à pleurer.  Maman est arrivée en courant.  Quand elle a vu qu’il avait la tête un peu croche, elle a téléphoné à mon père et ils sont partis à l’hôpital.  Non, je me trompe, pas à l’hôpital, ils sont plutôt allés voir un ramancheur.  C’est ce qu’on a su par la suite.  Le sorcier lui a pris la tête entre les mains et ça a faite couic! Puis c’est revenu comme c’était.

Voilà, c’est tout, on s’était énervés pour rien. 

   En ce qui concerne le bras de ma sœur, ça, c’était un peu plus écœurant; il y avait du sang partout. Ce n’était pas beau à voir.  Pourtant quelques minutes auparavant, tout allait bien. On avait du plaisir, on jouait à la « tag ».  Évidemment, si elle ne courait pas plus vite que moi aussi, rien de tout cela ne serait arrivé. Il a fallu qu’elle me rattrape, qu’elle me dépasse au mauvais moment, à un pied du but.  Moi, je fonçais comme une fusée.  On ne peut pas arrêter une fusée comme ça.  Quand elle est arrivée la première (de justesse, je précise) au but, qui était la poignée de la petite porte de côté du garage, elle a passé le bras à travers la vitre du premier carreau, sous mon impact.  La vitre a éclaté, et pendant que je me désolais du dégât par terre, je voyais des gouttes de sang apparaître, une après l’autre comme au début d’une pluie.  Une pluie forte. 

   Ma mère est arrivée, a appelé mon père, puis ils sont partis chez le ramancheur.  Non, je me trompe, ils sont partis à l’hôpital.  Douze points de suture.  Qui ont laissé comme séquelle une cicatrice en V qui me nargue depuis.  Je ne suis pas si innocent, je vois bien la marque exprès pour VICTOIRE…  Mais de justesse, j’insiste.

   Ce qui nous amène à l’entorse du pied de ma grand-mère.  Évidemment, si elle courait plus vite que moi aussi, rien de tout cela ne serait arrivé.  Tout ça à cause d’une boîte de céréales.  Mais pas n’importe laquelle : des ALPHA-BITS.  C’était tellement rare chez nous ce genre de ²gâterie² que j’en ai un peu viré fou.

   Elle me gardait pendant que mes parents étaient sortis. On avait fini de souper depuis quelque temps, j’étais même en pyjama.  J’ai juste voulu me servir un bol de céréales. Je le jure sur votre honneur!  Je ne sais pas ce qui lui a pris, mais quand elle m’a vu fouiller dans l’armoire elle m’a crié : « Cesse de pigrasser, t’as assez mangé, vas te coucher! »  Trop tard, j’avais la main dans le sac (de la boîte), je ne pouvais plus reculer.  Fallait que j’en mange…  Je ne pouvais pas résister.  J’en ai pris une poignée que j’ai dévorée dans ma main comme un chien affamé.  Je n’écoutais pas, elle avait beau me répéter de ranger la boîte, j’en reprenais encore, grignotant avidement, l’œil inquiet fixé sur elle.  Elle s’est levée de sa chaise berçante pour venir m’arrêter, mais, comme un suisse,  j’ai déguerpi avec la boîte. Elle essayait de m’attraper, mais je courais plus vite qu’elle.  On tournait comme ça autour de la table, depuis un moment, quand elle a glissé sur quelques ALPHA-BITS échappés par terre (évidemment, ce n’est pas facile de manger proprement en courant).  Elle aussi est tombée et s’est heurtée à la patte de la table.  La grosse patte de la table en bois. 

   Quand mes parents sont arrivés, ils l’ont trouvée un peu geignarde avec le pied enflé comme un ballon de basket. Ils sont partis à l’hôpital, j’imagine, moi j’étais couché, et elle n’est revenue que le lendemain, le pied dans le plâtre. 

   Quand elle est tombée, je n’ai pas ri.  Enfin, pas à ce que je me souvienne. J’ai probablement même eu mal pour elle.  C’est un peu comme voir un cheval trébucher, une patte brisée, essayant de se relever, sans y parvenir. Ça fait pitié de voir cet animal si noble dans une telle posture qui ne lui convient pas. C’est ce que je ressentais.  J’ai voulu l’aider à se relever, mais elle voulait me battre.  Alors, je l’ai laissée là, ramassant les céréales par terre, et en lui disant : « Regarde grand-maman, je remets la boîte dans l’armoire.  C’est-tu correct, là? »  Puis, docilement, je suis parti me coucher, non sans lui dire: « Bonne nuit! ».

   Voyez bien que j’ai du cœur!  Malgré que mon dossier s’épaississe, je ne suis pas ce qu’on peut appeler un criminel endurci.  D’ailleurs, à la lumière des explications, vous pouvez vous rendre compte par vous-mêmes que dans tout ça, je suis innocent.

                                                           Tellement innocent.
 
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dimanche 5 mai 2013

T irée de  CHRONIQUES D'UN INNCOCENT
 

L’âge de raison

 
   Depuis hier, ma vie a changé.  J’ai eu sept ans, l’âge de raison.  Fini pour moi l’innocence; je suis apte désormais à distinguer le bien du mal.  L’âge de raison, ce n’est pas, comme certains auraient pu le croire, la faculté de discerner le vrai du faux…  Hé, non!  Moi, aussi j’ai pensé ça.  J’avais hâte de me réveiller, espérant que je saurais une fois pour toutes si le père Noël existe ou pas.  Ce n’est pas ça que m’a expliqué maman.  Ce n’est pas, non plus, comme d’autres pourraient le penser qu’on devient tout à coup infaillible : ne m’obstine pas ! J’ai raison.  Malgré qu’on en ait l’âge, on n’a pas raison pour autant.  Enfin, pas toujours.


   Bon, à quoi ça sert, alors, allez-vous me dire?  À pas grand-chose, finalement.  À se faire davantage reprocher d’avoir mal agi : T’as sept ans, t’es plus un bébé! Tu devrais pourtant savoir…  Et à se sentir un peu plus coupable de ne pas savoir.  C’est à peu près tout.  Je n’ai pas, depuis hier, senti vraiment autre chose.


   Mais soyons positifs, je peux distinguer le bien du mal, c’est au moins ça.  Avant hier, je n’aurais peut-être pas su que mentir était mal, par exemple.  Dire la vérité c’est bien, mentir c’est mal. Aujourd’hui, je peux aller voir quelqu’un et lui dire ses quatre vérités, sans me  sentir mal.  D’ailleurs,  j’ai bien le goût de commencer tout de suite par François.


   Mais avant, faudrait que je teste un peu mon nouveau talent.  Ça me prend quelque chose… euh, voyons voir… Tiens!  Si on me demandait, par exemple :

    Est-ce que c’est bien de battre son petit frère?

    Euh…    
                        (Pouvez-vous répéter la question?)

   Je suis peut-être parti trop raide, commençons par quelque chose de plus facile.  Faut pas que je force trop ma nouvelle faculté, elle est toute neuve.  Disons…

    Est-ce que c’est bien de se faire chicaner par ses parents?

    Non. Ce n’est pas bien.

   ÇA MARCHE!  Voyez, c’est sorti tout seul!  Faut j’aille le dire à maman.  Elle ne savait peut-être pas que c’était mal.  Mais pratiquons encore un peu.   Une ou deux autres questions pour bien tester la chose.  Euh… disons :

    Est-ce que c’est bien de … 
   Non, changeons la formule, pratiquons le mal :

    Est-ce que c’est mal de voler des bonbons chez madame Dionne?

    Non, parce qu’elle ne s’en aperçoit pas.  Ce qu’on ne sait pas ne fait pas mal.
                                                     (Hé, Hé!)
 
    Donc, c’est bien, alors? 
                                    (Oooh! Ma faculté est en forme!)

    Oui, je dirais. Quand c’est pour partager avec ses camarades, voler aux riches pour donner aux pauvres, c’est même un beau geste.   Je fais comme Robin des Bois.   


   Ouais, cette nouvelle  aptitude, c’est pas mal!  Ça fait du bien! Je ne déteste pas avoir raison. C’est bien de savoir ce qui est mal de ce qui ne l’est pas.  Avant j’aurais hésité sur cette question, je ne pouvais pas aussi bien distinguer le bien, je voyais mal.  Mais là tout est plus clair, je sens que ça rentre. Avec un peu d’entraînement,  je vais pouvoir donner des avis éclairés sur une foule de questions morales. Peut-être qu’on me paiera pour ça...  

   Non, là j’exagère. Je me suis un peu emballé.  Tout le monde qui a plus de sept ans a l’âge de raison.  Il y a juste François et Paulo que je peux impressionner avec ça. Les autres en savent autant que moi, sinon plus.  Tiens, le grand Denis Dionne, par exemple, Lui il est intelligent, Lui ça fait longtemps qu’il a sept ans.  Il est dehors justement.  Je vais aller le voir pour savoir comment on se sent avec cette sagesse. Il va sûrement pouvoir m’apprendre plus.

    Salut Denis!

    Salut!

    Sais-tu la différence entre le bien et le mal? que je lui pose candidement, comme si je ne savais pas qu’il a l’âge de raison depuis longtemps.

    Ben oui! C’est quoi ton problème?

    T’as pas remarqué, j’ai maintenant l’âge de raison.

    

   Devant son indifférence, j’enchaîne :

    C’est quoi la différence? dis-je.

    Le bien c’est bien, le mal c’est mal.


   Ça part bien mal. Je reformule ma question :

    Oui, mais qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal?

    C’est bien de faire le bien, c’est mal de faire le mal.

    Oui, mais c’est quoi le bien? j’insiste.

    C’est ce qui ne fait pas mal. C’est évident.


   Je suis bouche bée.  J’ai l’air d’un poisson qui cherche son air hors de l’eau. Je veux formuler une autre question,  mais je ne sais plus quoi penser. 

    C’est-tu plus clair? me questionne-t-il d’un air supérieur.

    Oui, ben sûr.  Je le savais de toute façon. Je voulais juste vérifier. Merci.


   Je ne sais pas si je suis impressionné ou déçu.  Venant d’un autre, j’aurais douté de cette réponse.  Mais de Denis, Le Denis Dionne, je me soumets.  J’imagine peut-être les choses compliquées alors qu’en fait elles sont toutes simples. 

   On dit que tout est bien qui finit bien, c’est donc quand ça finit mal que c’est mal…  Voyez, moi aussi je suis capable d’utiliser le concept. 

   Moi aussi, un jour, je finirai par comprendre…

                                                      Tant bien que mal.
 

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dimanche 28 avril 2013


La chanson de l’orphelin    (Mort,mort,mort)
 (Paroles et musique : Serge Timmons)



Brassens est mort, Lennon est mort,
Félix est mort, Nino est mort
J’ai plus d’espoir, mon chien est mort
Ils sont tous morts…
Y sont partis, y r’viendront pus
On sait pas où c’qui sont rendus
Moi qui voulais les rencontrer
Avec eux jouer de la guitare
Peut-être qu’on aurait pu jammer
Un requiem qui swingue à mort.


Mon père est mort, ma mère est morte,
Même mon parrain que j’aimais ben
Mon oncle Émard, aussi est mort
Ils sont tous morts…
Ils m’ont laissé pauvre orphelin
Laissés pour mort, mort de chagrin
Moi qui pensais qu’c’était fini
Aussi la tristesse, les remords
Depuis qu’on avait aboli
Une fois pour toute la peine de mort

 
On pourrait-tu seulement mourir un peu
Le temps d’aller se refaire une beauté
Apprendre à vivre, puis revenir au jeu
Toujours le même, version améliorée

 
Le jour des Morts, dans mes temps morts
C’est en latin, une langue morte
Que j’écoute la prière des Morts
Y disent qu’yé mort, de sa belle mort
Y parlent-tu d’moé, j’bouge pus, j’fais l’mort
J’ai rien vu v’nir dans l’angle mort
On sait pas quand on va mourir
Pis on l’sait pas quand on est mort
Fa que j’présume qu’en attendant
Je suis un genre de mort-vivant

Vivant…


                                                                  Copyright © 2012  S. Timmons
 
 

dimanche 21 avril 2013


COUP DE VIEUX

 

   Quand j’ai réalisé mon âge, c’est comme si je venais d’apprendre que j’avais le cancer, que maintenant mes jours étaient comptés. Ce fut un choc. Je ne m’y attendais pas, je vous le jure.  C’est bête, mais je ne m’étais pas préparé.  Je pensais avoir trente ans.  C’est en remplissant un formulaire sur le web, quand j’ai reculé, reculé, reculé la date de naissance proposée avant de faire « enter », que j’ai eu un doute.  J’ai couru dans la salle de bain me regarder dans le miroir et je n’ai pas vraiment rien remarqué.  J’ai demandé à mon jeune de venir, puis c’est là que j’ai vu le vieux monsieur à côté de lui.  C’est donc vrai.


   Une date de naissance, un miroir, c’est ça soixante ans.  Rien que ça.  C’est presque décevant. Pas plus sage, pas moins en forme qu’on l’était ou ne l’était pas à trente ans.  On a besoin de lunettes, oui bon, mais à vingt ans les myopes aussi.  On a l’oreille plus dure et le sexe plus mou, oui bon, mais dans les deux cas on fera répéter, c’est tout.

 
   On ne se sent pas vieillir, et encore moins quand on est entre nous, la même bande de contemporains.  Je ne parviens pas à rejoindre ma sœur aînée; mon frère cadet se pense toujours plus jeune que moi.  C’est comme ça.  On se sent vieux que quand on nous le dit avec une certaine conviction.  Alors, on déprime un peu, on constate le stade avancé de son « cancer ». Vieillir, c’est notre désastre naturel. Il faut faire avec. Très tôt, on est chassé de l’enfance comme du paradis terrestre, et de décennie en décennie, c’est l’ÎLE qu’on voit s’éloigner d’un navire en dérive.     


   Bien sûr, il y a un état pire que la vieillesse : la maladie.  La souffrance n’a pas d’âge, voilà au moins une certaine justice.  Si on en faisait aussi un critère de sélection, on aurait, au final, d’une part ceux qui vont mal, et de l’autre ceux qui vont bien.   Alors, allons bien, à défaut d’aller jeune.  Pour l’instant encore, je suis de ceux qui vont bien, je m’en console... 
Et je constate que dans mon groupe, il n’y a pas tant de jeunes que ça!


   Vieillissons, puisqu’il le faut, vieillissons, mais jeunement.



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dimanche 14 avril 2013


JE

 

   JE, le seul sujet dans tout l’univers.  Que JE.   Tu, il, elle, nous, vous, ils, ne sont qu’objets.  L’existence n’a pas d’autres points de départ que JE.  Le MOI du JE ; la SEULE conscience de l’univers. 

   Le JE PENSE DONC JE SUIS de Descartes ne se comprend pas, ne se réalise pas sans le JE.  Le premier mot seulement suffit : JE.  Le reste c’est ce que vous voulez : penser, parler, puer…, et la conclusion c’est forcément d’être.  Et ce seul mot, JE, c’est tout le mystère.  L’indéfinissable.  C’est l’illusion commune, convenue, et pourtant à mon avis, le plus douteux concept.  La plus grande énigme; si JE n’est pas là pour prendre conscience de VOUS, comment pouvez-vous exister?

   On n’en sort jamais.  Il n’y a pas de conscience sans existence, et il ne saurait y avoir d’existence sans conscience.  Les philosophes depuis longtemps se sont interrogés : est-ce qu’un arbre, en forêt désertée, fait du bruit quand il tombe ?  Si on ne peut percevoir un son, est-ce que ce son existe ?  Si oui, tout ce qu’on ne perçoit pas est susceptible d’exister, car la conscience n’est pas nécessaire.  Mais tout et rien est une même chose.  S’il n’y a rien de définissable (par son contraire, son absence), qu’y a-t-il ?  Rien de définissable, c’est la même chose que RIEN.  Si nous étions tous sourds, absolument sourds, parlerait-on de bruit?  Tout ce qui est susceptible d’exister, mais qu’on ne percevra jamais, ne devinera jamais, ni par nos sens, ni par la raison (ou la science qui en est la mesure), ne saurait exister. 

   Nous sommes à l’âge de pierre au niveau de la CONSCIENCE UNIVERSELLE… si une telle conscience existe et est dominante. 

 

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dimanche 7 avril 2013


À bien y penser…

 


On lutte en venant au monde
On lutte en le quittant
On lutte tout le temps
Et bien inutilement.


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L’histoire au cinéma, tu la vois.  Dans un livre, tu la vis.

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Tout comme deux négatifs font un positif, ça ne m’affecte pas de passer pour un con pour un con.

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Un autodidacte n’a pas de diplôme et c’est bien normal, il n’a jamais fini d’étudier.

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Heureusement que je ne fais rien, parce qu’autrement je n’aurais pas le temps de rien faire.

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Le seul moment parfaitement heureux de notre existence a pris fin le jour de notre naissance.

L’avortement ne devrait être pratiqué qu’immédiatement après. 

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Être à la mode pour un créateur, c’est déjà être en retard.

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Perdre un amour, c’est comme perdre un enfant.
Ça ne se remplace pas.  Ça ne s’oublie jamais.

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La guerre, avec toutes ses horreurs, n’est heureusement que le fait de l’HUMANITÉ.  S’il fallait que les animaux s’en mêlent !


Chez eux, bien sûr, on lutte pour la femelle ou pour défendre son territoire, mais ça finit là.  Le perdant se soumet et on n’en parle plus.  Il n’y a pas rancœur, vengeance, complot.  La vie reprend et on s’accommode à un nouvel ordre des choses. 
 
Évidemment,  ils ne sont pas aussi évolués que nous…

 

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dimanche 31 mars 2013

Extrait de CHRONIQUES D'UN INNOCENT


          Les petits Chinois de Pâques
                  
 
   Papa, j’ai besoin de cinq sous pour acheter des petits Chinois.
    Comment ça, c’est pas deux sous?
    Oui, mais cette semaine il y a un spécial : 3 pour cinq cents.  Regarde.

   Effectivement, dans mon cahier de devoir, la maîtresse avait bien fait la mention de l’offre.  Notre classe, je crois, traînait sur les autres qui avaient déjà complété leur deuxième tableau et ça mettait un peu de pression sur nous. 

   On n’était pas peu fiers d’aller coller le petit Chinois sous la colonne de son nom.  Tous les vendredis, maman nous donnait les deux sous que ça coûtait avant de partir pour l’école.  Sauter une semaine n’était pas bien vu.  Surtout qu’il y avait toujours un fendant dans la classe pour en acheter en paquet de cinq.

   La semaine suivante la promotion était bien sûr terminée, mais j’ai quand même tenté le coup :

    Papa, cinq cents pour du Chinois. 
    Demande à ta mère.
    Maman, cinq cents pour du Chinois.
    Demande à ton père.
    Papa, maman veut que tu me donnes cinq cents pour du Chinois.

   J’en ai acheté un, et j’ai gardé les trois sous pour me payer des négresses. (Ça ressemble à mes petits Chinois, mais ça se mange).

   Un autre jour, avec mes sous un peu épargnés et les autres un peu volés, je m’étais acheté des pastilles de chocolat au lait en forme de rosette.  J’en avais une bonne vingtaine dans un petit sac en papier brun.  SAUF QUE, mauvais calcul, j’avais fait l’achat un mardi.  Un Mardi gras… Ce qui veut dire que le lendemain, c’était Mercredi des Cendres.  Ce qui veut dire début du CARÊME!  Et le carême, chez nous, on le faisait.  On se pratiquait toute l’année…

   J’avais donc déposé mon trésor au fond d’un tiroir de ma commode et j’avais dû me résoudre à dormir sous la torture de cette tentation odorante pendant quarante nuits.  Et quarante jours!  C’est même pas sur la page du calendrier tellement c’est long.  Toute cette éternité à attendre, à me languir, les sentir, les imaginer, les couver, les compter et recompter, presque leur donner un nom à chacun.  Dès que je revenais de l’école,  j’allais, comme un junkie, prendre une snif dans mon petit sac.  Je leur parlais et ensemble on comptait les jours : « plus que trente-deux jours mes petits, avant que je vous mange.  Soyez bons. »  Et je refermais le sac reprenant un peu mes esprits.  

   Est-ce aussi dangereux que la colle ?  Est-ce que la privation ne crée pas certaines carences obsessives compulsives plus tard ?  Autrement dit, est-ce que ça rend fou?  Je ne sais pas.  Mais je sais, depuis ce temps, ce qu’est le désir : c’est la première, et je dirais même l’essentielle, prédisposition au bonheur.  Chaque jour, imaginer le plaisir, goûter la chose par avance, c’est déjà vivre la plus grande part de l’extase…  Mais, c’est frustrant!

   Plus que douze jours…  Des effluves de chocolat sortaient du tiroir pour venir me chatouiller jusque dans mon lit; ça me réveillait, ça me rassurait, ça m’enivrait.

   Plus que trois jours...  Je pouvais maintenant les sentir n’importe où, simplement en me fermant les yeux.  Juste à me les imaginer mon cerveau déclenchait un genre d’enzyme  chocolaté qui m’arrivait  au nez.

    Puis enfin, Pâques est arrivé, ce dimanche pastel de l’année où l’on semble tous ressusciter en même temps d’une longue errance, débouchant abasourdis sur une immense clairière.  Après l’interminable messe c’était la distribution des surprises, et le coup d’envoi : Sus au sucre !  Chacun recevait un grand sac dans lequel il trouvait son chocolat en forme de poule, de coco ou de lapin et, souvent aussi, un petit panier rempli de jelly beans sur de la paille factice.  Parfois même un petit cadeau : une corde à danser pour ma sœur, une palette de bolo pour moi (l’affaire la plus plate au monde. Heureusement, ça pétait assez vite et on pouvait s’amuser avec la petite balle brune). 

     Ce jour-là, le sucre sortait de partout : des bonbons durs et des petits chocolats  placés un peu partout dans la maison,  des biscuits ou petits gâteaux achetés, des desserts remplissant la table. Même, le jambon était aux ananas, les fèves au lard au sirop d’érable…  Mauvaise journée pour les dents. 

   Je pense de plus en plus que la privation rend fou. 

   Avant même d’entamer mon coco, j’avais pris bien soin de quêter le plus possible à gauche et à droite « Maman veut goûter », « Mireille veut goûter », chipant des morceaux, ici et là, négociant la meilleure partie de la poule en chocolat de mon petit frère contre de vagues considérations futures, vidant la plupart des plats de bonbons laissés sans surveillance.  Après, seulement après, je pouvais attaquer le mien, et là c’était sans quartier.            

   Oui, ça rend fou.

   Le soir, tournoyant dans mon lit,  surexcité en même temps qu’épuisé d’une telle bataille, je me faisais mille reproches : « c’est bête ce que tu fais, l’année prochaine faudra gérer mieux que ça. T’étais pas obligé de tout manger tout de suite. T’es donc ben sarf !  T’aurais pu t’en garder pour demain, mettre le reste dans ton tiroir… »  Soudain, le flash : MES CHOCOLATS !  Comment avais-je pu oublier?  Ces petits chocolats si longtemps désirés…  Si rapidement oubliés…

   Alors dans un ultime effort, émergeant de mon état comateux, je m’étais levé de mon lit, pour réaliser le geste tant de fois imaginé d’ouvrir ce sac et assouvir mon fantasme. Je croyais mettre des heures à laisser fondre une par une ces petites choses sur ma langue, mais finalement je les avais englouties d’un coup, sans réelle conviction.  Juste par principe.  Et la déception fut grande.  La promesse n’avait pas été tenue; on avait convenu qu’ils me procureraient une ivresse sans fin, que ce serait le plus beau jour de ma vie, et au lieu de ça, je me retrouvais à mâchouiller des choses fades, durcies, presque amères. 

  De retour dans mon lit, j’avais le sentiment du devoir accompli, certes, mais aussi le cœur lourd, rempli d’une soudaine tristesse : j’avais été trompé et maintenant je n’aurais plus rien à désirer... 

   Pas possible de m’endormir là-dessus.  Je m’étais encore levé, mais cette fois pour me rendre au lit de ma mère :  « Maman, j’ai mal au cœur ! »


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