dimanche 30 septembre 2012

                     CHRONIQUES D’UN INNOCENT
        Empruntant la vision d’un enfant (un peu tourmenté) l’auteur chronique sur les événements de la vie  au tournant des années ’60. _____________________________________________________________
La bombe atomique
 
    Denis Dionne, mon voisin, ÇA c’est gentil, ÇA c’est un bon enfant, lui il a l’air intelligent, ÇA c’est un beau garçon, ben oui maman, ben oui papa…  mais ÇA n’a pas les mêmes parents que moi, non plus.  Moi, je fais de mon mieux avec la génétique que j’ai reçu.  J’aurais aimé ça moi aussi avoir une belle face étroite et de beaux cheveux noirs au lieu de cette face de pleine lune aux cheveux blonds suspects tirant dangereusement sur le roux.  J’ai rien contre ÇA, je vous assure, je me verrais très bien être Denis Dionne pour vous maman, papa.  Je ne demandais pas mieux...  
Puis faut pas oublié qu’il a onze ans, j’en ai que six, tout n’est peut-être pas perdu.  Le temps arrange les choses, dit-on.  Attendons voir.
 
   Je n’étais pas vraiment jaloux, moi aussi j’aimais Denis.  C’était mon idole.  C’est vrai qu’il était gentil.  Je le trouvais cool.  Même si on était rarement ensemble, je sentais de sa part une affection, un certain engagement envers moi, comme un grand frère, pour vous apprendre des choses, vous défendre en cas de besoin.
 
   Un jour, il m’avait expliqué son plan pour contrer la menace de l’URSS :
 
   — Qu’ils l’envoyent, les Soviétiques…
 
   — Hein, les quoi ?
 
   — Ah, laisse faire…  les Russes.  Qu’ils l’envoyent leur bombe atomique !  Quand je vas la voir arriver je vas sortir mon bat de baseball pis m’a leur batter ça chez eux.
 
   Pas fou, hein?  Ils ont raison, ÇA c’est intelligent.
 
   On a beau être enfant on sent la dangerosité des choses dans l’attitude inquiète des adultes.  Faut se remettre dans le contexte, la crise des missiles de Cuba c’était quelque chose : deux Super Puissances qui s’affrontaient.  On n’y allait pas juste pour une autre petite guerre mondiale ordinaire,  là on visait l’Apocalypse, rien de moins.  Au plus fort de la crise on avait même installé à plusieurs endroits des sirènes aux poteaux de téléphone pour nous prévenir d’une attaque imminente.  Même qu’un jour il y en a une qui s’est déclenchée en pleine nuit, hurlant à la mort.  Toute la rue s’était réveillée, et ça paniquait solide dans les chaumières.  Fausse alerte.  Défectuosité technique.  Ça a fait un grand  OUFFFF!!! Mais la terreur avait eu quand même le temps de faire sa trace dans l’imaginaire des gens. 
 
   Mais pour revenir au plan de Denis, je voyais très bien la scène.  D’abord cette bombe qui était ni plus ni moins qu’une réplique géante d’une lampe de télévision (les petites ampoules de résistance), en verre épais, au dôme un peu pointue, avec quatre pines de métal à la base, la même forme donc, mais de la dimension de ma taille.  Je la voyais surgir comme une balle passant au-dessus de la maison d’en face pour arriver à ma hauteur.  C’était ça qui arriverait, aucun doute.  Un obus dans le fond, mais qui en explosant serait catastrophique.
 
   Or, l’idée géniale de Denis, de la swinguer avec un bâton de baseball plutôt que d’aller se cacher, me paraissait tout à fait appropriée. Le lendemain, sur le trottoir,  j’en parlais avec François
 
   — Qu’ils l’envoyent, les somiétik…
 
   — Hein, les quoi ?
 
   — Ah, laisse faire…  les russs.  Qu’ils l’envoyent leur bombe atomique !  Quand je vas la voir arriver je vas sortir mon bat de baseball pis m’a leur batter ça chez eux.
 
    Louis qui venait de se joindre à nous :
  
   — T’en as même pas, de bat !
 
   — Ouiiiii. Mais je le cache pour pas que les russs le sachent.
 
   — Pourquoi tu nous l’as jamais dit?
 
   — Euh, parce que je voulais pas que vous alliez bavasser.
 
   — Mais là tu viens de nous le dire.
 
   — Ouais, mais là vous savez que je peux m’en servir sur vous autres aussi…
 
   La discussion portait plus sur le fait que je possédais ou non cette arme de destruction massive plutôt que sur la stratégie de défense, car sur ce point on était tous d’accord, c’était opérationnel.  À nous trois, la rue Vassal était défendue.  Adultes, dormez en paix!
 
 
   Aujourd’hui, quand je repense à ça, je ne suis plus certain que ça aurait marché, mais je me souviens que ça nous avait beaucoup rassurés.  Et c’est ça qui compte.  La peur ne s’encombre pas de la logique.  Nous sommes tous un peu autruches dans nos réactions.  J’ai connu des adultes qui, lors de grands orages, lançaient, en panique, de l’eau bénite dans les fenêtres pour empêcher la foudre d’entrer. 
Ça peut sembler puéril, mais ça marche.  Ils vous diront qu’ils n’ont jamais été frappés.  Et c’est vrai.
 
Ce qui est inquiétant avec les superstitions, c’est que même quand on n’y croit pas, on ne peut pas s’en empêcher.  Au cas où…
 
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dimanche 22 juillet 2012

INTERLUDE    (Quelques chansons)

La  vie          (Paroles et musique : Serge Timmons)


On l’enlève si allègrement
On la donne si allègrement
La vie, la vie
C’est la vie pour la vie.

Il n’y a que ça
Il n’y a rien d’autres
Que la vie qui bat
Qui dépend des autres
Que la vie qui passe
Que la vie qui casse

Les infortunés de mauvais destins
Tous ces mauvais rôles qu’on n’a pas voulus
Faudra faire avec, c’était ça ou rien
On n’éteindra pas, ne rallumera plus
Ce flambeau qui brûle

Hum…

Et la vie passe
Et la vie casse



                                                                                            Copyright © 2009  S. Timmons






Pourquoi plus ?      (Paroles et musique : Serge Timmons)



Avoir bien, avoir mieux, mais avoir plus… pourquoi ?
Vouloir bien, vouloir mieux, mais vouloir plus… pourquoi ?
Faire bien, faire mieux, mais faire plus… pourquoi ?
Travailler bien, travailler mieux, mais travailler plus… pourquoi ?

Pourquoi plus ? Pourquoi plus ?
Plus c’est trop, c’est jamais assez.
Pourquoi plus ? Toujours plus ?
Et jamais prendre le temps de rien apprécier.

Je t’aime pas plus, mais je t’aime autant. Je t’aime toujours.
Je n’en veux pas plus, j’en veux autant. J’en veux toujours.
Pas besoin de plus, besoin d’autant, et besoin toujours.
J’en fais pas plus, j’en donne autant et j’en laisse toujours.

Quand on fait bien on n’a pas à faire plus.
Et qui veut plus n’a qu’à faire mieux.
Mais faire plus mieux, ça j’peux pas
Et puis en plus ça se dit pas.

On se déshumanise
On s’androïse


On n’est pas des machines
Ni des super héros
On rêve et on imagine
On n’est pas des robots

Faites marcher vos machines
Et vos super héros
Ils tournent en rond j’imagine
Comme font les numéros

Moi, qui ne suis qu’un homme,
Presque heureux de surcroît
Ça m’en prend pas des tonnes
Pour vivre un peu comme un roi

Comptez sur vos machines
Et vos super héros
Mais pas sur nous  à l’usine
Les jours où il fera beau

Fourmis, qui peinez aux champs,
Écoutez le chant
Des cigales
Qui régale
L’été que vous perdez
Et qu’à l’hiver regretterez

Pendant ces longs soirs
Devant une armoire
Pleine, engrangée,
Ne ferez que vous asseoir
Désespérées de ne savoir
Rien faire d’autre que manger

Et la cigale mourra
Que vous n’ayez rien partagé
Mais l’été vous semblera
Sans elle plus triste et étranger

Fourmis, qui peinez aux champs
Écoutez des cigales le chant…

On n’est pas des machines
Ni des super héros
On rêve et on imagine
On n’est pas des robots

Comptez sur vos machines
Et vos super héros
Mais pas sur nous  à l’usine
Les jours où il fera beau




                                                                                Copyright © 2006  S. Timmons




L’homme idéal     (Paroles et musique : Serge Timmons)



      J’suis pas vaillant, j’suis pas sportif
      J’aime pas les légumes, le tofu
      Dans la maison, j’suis pas actif
       Dans le jardinage non plus
      Pis j’connais pas le nom des plantes
      Pis le nom de toutes tes matantes
      Découragée tu te d’mandes ben
       Des fois ce que tu fais avec moé
      Un pas sortable qui te fait honte
      Qui salue pas l’monde, un sauvage
      Qui fume qui boit qui pète qui ronfle
      Moyen moineau du moyen-âge


      T’as pas trouvé l’homme idéal
      Ton prince charmant a pris une fouille
      Il est tombé de son cheval
      Et s’est transformé en grenouille
Pourtant il est resté le même
      Ni crapaud, ni grand chevalier
      Pourquoi changer quelqu’un qu’on aime
      Quand on en trouve un par millier ?


Pourtant y en avait des toutous
      Qui te tournaient autour hier
      Mais t’as préféré le matou
      Les autres te tombaient sur les nerfs
      Le flamant rose y doit être plate
      Attentionné et prévenant
Il serait toujours dans tes pattes
Un trop pareil c’est encombrant
Pour tout c’que tu veux lui faire faire
      C’est qui, c’est quoi, l’homme idéal
Veux-tu ben m’dire c’que tu préfères
Le chevalier ou le cheval ?

 Refrain

Avec les filles vous vous parlez
       De tout ce qu’on fait pas, ou fait mal
C’est un projet que vous avez
       De dompter le gros animal
Toé, l’tiens yé brun, pas rose pantoute
Y voit rien, yé pas délicat
Une chance t’es là, que tu vois à toute
Qu’est-ce qui f’rait si t’étais pas là ?
Dis-moi le donc, une fois pour toute
À t’voir aller, à t’écouter
Que je suis de trop dans ton couple
L’homme idéal, dans le fond, c’est toé
........

Pourtant je suis resté le même
       Ni crapaud, ni grand chevalier
       Pourquoi changer quelqu’un qu’on aime
       Quand on en trouve un par millier ?



 
                                                               Copyright © 2011  S. Timmons







dimanche 27 mai 2012


En  ÉTUDIANT  le conflit



 Au début, je ne comprenais pas : je me disais, voyons donc, la cause est bien trop mince, ce n’est quand même pas la conscription !  Virer le monde à l’envers pour un rabais sur facture, voyons donc !  Ça ne peut pas être juste ça.

Alors, je suis monté m’installer plus haut dans les gradins pour avoir une meilleure vue d’ensemble et me faire une opinion sur tout ça.

 La plupart de nos arguments se mordent la queue :

En accusant les étudiants d’être égoïstes, de vouloir refiler la facture à tout le monde, on oublie que tout le monde c’est eux dans quelques années, et pour longtemps…   Sont pas fous.  Savent compter.  Mais, justement, les idéaux pour eux ça compte.

En prétendant que ce petit rajustement ne représente à peu près rien ($1/jour), alors pourquoi y tenir tant?  D’autant plus qu’avec les bonifications ajoutées et les coûts astronomiques de tout ce dérapage, on est peut-être rendu à 25 cents.

En prétextant que tout le monde doit faire leur part, on oublie notre généreux réseau de garderie (on en a brassé pas mal, nous, pour $2/jour).  Ce sera quoi la juste part des malades et des mourants qui profitent tous du Système de Santé ?

En se comparant aux autres pour se justifier, c’est bien mal accepter notre Société Distincte qui nous tient tant à cœur.  Chercher à faire comme les autres, ce n’est pas très distinctif.

En disant que nos Institutions universitaires sont sous financées, le système en décrépitude, qu’on a besoin d’argent… dans le fond,  ça ressemble pas mal à notre réseau routier.  Pourtant là on va trouver de l’argent sans rien demander à personne, je veux dire en puisant (allégrement) dans nos taxes.  Oui, mais c’est essentiel pour l’ÉCONOMIE.   Là, je me suis forcé un peu… en pensant qu’il n’y a pas si longtemps, on s’est dit que le développement d’un peuple passait par l’instruction.  On l’a même rendue obligatoire.  L’instruction, et encore plus à un haut niveau, est un ENRICHISSEMENT COLLECTIF.  C’est pas un bon argument économique ça?                                                    

Finalement, après réflexion, je me positionne ici :

Le gel ? Yes, sir. 
La gratuité ? Mets-en. 
La promotion ?  Pourquoi pas.  Pas autant que pour les Forces, et encore moins que LOTO-QUÉBEC  avec son énorme budget marketing, mais pourquoi pas.
La révolution ?  Non.  Non, quand même ! Ce n’est pas la conscription.

Chacun fera ce qu’il voudra, moi, mon action c’est d’ouvrir mon portefeuille et de dire au gouvernement : Merci de vouloir me faire économiser quelque sous, mais malgré qu’un F-35 me coûte pas mal cher ces temps-ci, c’est combien pour un étudiant ?

Et puis j’ajouterais, c’est quand encore les élections ?

  

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dimanche 19 juin 2011

La paternité, le propre de l’Homme


         Une mère et ses petits.  Quel beau tableau !  D’instinct, la femelle protège ce qu’elle enfante.  C’est un lien fort bien observable dans la nature.  Pas folle la nature, elle a prévu bien des choses : d’abord deux sexes, l'un manquant terriblement à l’autre pour qu’ainsi l’espèce se recherche.  Et puis, un sexe, UN seulement, pour reproduire l’espèce.  Un seul. Toujours le même, sinon ce serait l’anarchie.  Un seul sexe responsable de la continuité de l’espèce.  Un sexe produisant à la fois l’un et l’autre, le mâle et la femelle.  Quel est ce super sexe?  La femelle.  Eh, oui.  L’autre, le mâle, eh bien, il butine, batifole, s’amuse et fournit à l’occasion la clé de la serrure.  Mais à part ça pas grand-chose; il ronfle ou s’occupe à la guerre.    

         Voilà, en résumé le grand concept de la chose.

         Mais le tableau ne serait pas complet, enfin disons fonctionnel, si la femelle ne se transformait pas tout à coup en maman.  UNE MAMAN.  Fini la jupe courte pour séduire le gros mâle épais.  Ses attributs serviront d’abord à nourrir le rejeton.  Un lien fort, pratiquement inconditionnel, fera qu’elle protégera, du moins pour un temps, la vie qu’elle donne.  Et c’est bien heureux, car s’il fallait que son premier réflexe soit de manger sa progéniture on serait bien avancé !  Non, la Nature a prévu le coup, elle a disposé un ingrédient essentiel chez la femelle, la « maternité ».  (Non pas l’amour, arrêtez-moi ça, la maternité.  On est scientifique là, pas romantique).  Voilà pour la nature : la MATERNITÉ, et la vie continue.

         Et la paternité dans tout ça ? 
           Bah, ça n’existe pas.  C’est une invention de l’Homme.  La nature n’a pas besoin de ça. 
         Mais si la Nature n’est pas folle, l’Homme n’est pas fou non plus.  En tant qu’être conscient, orgueilleux, et j’ajouterais sentimental, l’homme, je veux dire le mâle, c'est-à-dire l’homme de l’Homme... enfin vous comprenez ce que je veux dire, n’a pas voulu être en reste et, par des liens intellectuels forts,  il a créé un type de maternité inusité dans la nature : LA PATERNITÉ.   Une relation cérébrale avec sa descendance, unique à son espèce.  N’est-ce pas merveilleux?  Plus que le sang la relation s’établit sur la conscience, la quête de l’identité, le tutorat.  N’est-ce pas un très joli tableau aussi que celui d’un père tenant la main d’un enfant marchant à ses côtés ?  La nature s’en étonnera peut-être,  trouvera ça superflu.  Pas moi. Pour une fois, je trouve que l’Homme a eu une très bonne idée pour la suite du monde : un papa.  Un PAPA,  et le petit est doublement protégé, mieux encore, diverti. La nature devrait s’en inspirer.  Voilà où je voulais en venir, mais il fallait avant tout expliquer. 

Bonne Fête des pères !


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dimanche 29 mai 2011


1961, TROISIEME ANNÉE  B


   Jour de rentrée.   
   Déjà les grands nous avait prévenu : les deux premières années c’est bébé, mais la troisième, attention, c’est du sérieux, on sépare les hommes des enfants.  Ça n’augurait rien de bon.  Quoi ?  C’est la galère ?  Les travaux forcés ?  Que vont-ils nous faire ?  Nous ne sommes soudain plus des enfants ?  Et les hommes il faut les maltraiter ?

   On était tous réunis dans le gymnase afin de former les classes, frétillants et fébriles dans nos petits blazers bleu marine à l’annonce des formations. 

   Pour les troisièmes années, il y aurait trois classes.  Il ne fallait surtout pas tomber sur une d’entre-elle : celle de Madame Lacasse.   Déjà le nom en disait beaucoup.  La rumeur voulait qu’elle soit le pire cauchemar des enfants.  On disait qu’elle passait par semaine une verge, une règle en bois longue comme-ça,  à la casser sur le dos des écoliers. 

   À tour de rôle on appelait donc les élèves à joindre les rangs devant une  enseignante.  Chacun de nos petits camarades évitant la catastrophe se faisait congratuler, affichait le sourire des gagnants, tandis que ceux désignés par le mauvais sort affichaient des mines d’enterrement.  On les plaignait tant que notre cas n’était pas sauf, et on se moquait d’eux, après.  Rendu à mon tour alphabétique, je tremblais.   Le premier tirage fut pour le ciel, la très gentille (et jolie) mademoiselle Cartier.  Je  priais, s’il vous plaît, que mon nom sorte !       Je ne fus pas repêché.    Au tour maintenant de l’ogresse.   J’ implorais, pardon, pardon que mon nom ne sorte paaaaa...  hélas, je l’entendis résonner comme une condamnation à mort.   


   La gorge nouée, je suis rentré à la maison annoncer à ma mère que j’étais appelé, que je traversais pour là-bas, l’autre bord, l’enfer.

   À la fin de l’année,  sur vingt-trois élèves, il n’en manquait qu’un.  On ne sait pas ce qu’il lui est arrivé.  Peut-être qu’il a été mangé...



                                            ***

dimanche 22 mai 2011

19 septembre  2008   (suite et fin)


   Parfois il se sentait grand dans cette aventure.   Un héros de roman, presqu’un demi-dieu.  Tout se déroulait comme prévu jusqu’à ce que deux incidents, coup sur coup, se produisent.  D’abord c’est en marchant tout bonnement dans la rue qu’il évita de justesse l’écrasement.  Un camion roulant à grande vitesse, ne l’ayant manifestement pas vu, lui a passé à deux pouces du nez.  Le mouvement de l’air fut assez fort pour le projeter par terre.  On ne peut pas frôler la mort plus que ça !

   Euh... oui.   Un streptocoque.  Une bactérie virulente,  parfois meurtrière, conséquence d’une amygdalite particulièrement sévère qui l’avait tenu à l’hôpital dix jours, sous des soins constants, avec une fièvre proche du coma. Vous auriez très bien pu en mourir, lui a dit le docteur. 

   Il en fut troublé profondément.  Le destin venait de se manifester.  Un avertissement plutôt effroyable.  Imaginez !  On décide de mettre fin à sa vie, planifiant chaque détail, choisissant réalistement son heure, sans exagérer sur le temps, puis un hasard bête viendrait changer les plans?  Ça n’a pas de sens.     C’est absurde.   Imaginez le ridicule de la chose : les gens avisés par notaire six mois après sa mort pour entendre son annonce.  Six mois après!

   Voyons le sort ne peut pas être aussi cruel que ça.  Je ne peux pas être surpris par la mort quand c’est moi qui l’appelle.  Non, non, je ne dois surtout pas mourir avant.

   Et dès lors, il se mit à craindre la mort.
  
   Aïe, aïe, aïe!  Il ne faut pas qu’il lui arrive malheur avant sa mort.  Alors, il se mit à s’inquiéter à peu près de tout : d’une mauvaise toux, d’une douleur dans le cou, d’un mal ici, d’un danger là, d’un accident, d’un assassinat… 
Pas de folie non plus, genre arrestation.  Pas d’hôpital, pas de prison.  Il doit se rendre à terme, sans entrave.  Il avait un petit pèlerinage à faire, longuement planifié, qui devait l’occuper passablement le dernier mois.  Tout ce passait là.  Tout prenait son sens, devenait sublime dans ces derniers jours.   Mais pour ça il devait être là.  Vivant.  En santé, même.  Libre dans ses mouvements. 

     Dès lors, il se mit à craindre le sort.  Plus que la mort, le malheur, la folie, le mauvais sort, la police, les voleurs, la maladie, la folie, la folie.  La paranoïa, la schizophrénie.   Il se voyait condamné à vivre les six prochains mois.  Pas le choix.  Un double condamné : à mort et à vie.  Lui, qui n’avait jamais craint la mort, le fier, le bravache, croyant même en avoir triomphé par la plus grande lucidité, le geste le plus déterminé qui soit d’un philosophe sublime, il la craignait soudainement.  Voyons, voyons.  Je suis jeune, en santé, sain d’esprit et maître de ma destinée, je ne peux pas mourir avant...  après l’avoir décidé !  C’est l’absurde de l’absurdité.   Voyons, voyons!

     À tout moment de sa vie il avait conservé le pouvoir de mettre fin à ses jours.  À tout moment il était le plus fort,  sauf maintenant, alors même qu’il avait pris le contrôle du jeu.  Voyons, voyons.  Se suicider, il perdait.  Attendre, c’est la mort maintenant qui le contrôlait.  Il était coincé, déjoué;  un mauvais mouvement de pion alors qu’on était sur le point de gagner la partie et bêtement on se retrouve échec et mat.  Que faire ?  Supplier le notaire.  Peine perdue, et quelle honte !   Il fallait se soumettre.  Tenir à la vie, craindre la mort.  Exactement tout le contraire de son entreprise.  Un échec total.
 
   Il ne sortait plus, ne mangeait à peu près plus, faisait des cauchemars, bref, il ne vivait plus.  Il devait cesser de vivre jusqu’à sa mort...  Il se sentait ridicule, pitoyable.  Pourquoi ne me suis-je pas tué avant?  L’absurde de l’absurdité.  Combien de temps encore ?  Cinq mois.  

   Cinq mois à craindre la mort qu’on n’aurait pas craint au moment venu.  L’absurde absurdité.  Vanité des vanités.  Lui qui voulait une fin de vie heureuse pour une mort doucereuse avait tout fait de travers.  Il pensa que même s’il se rendait vivant à ce rendez-vous funeste du 18 septembre 2008, il avait perdu toute la béatitude de la chose.  Il ne se voyait plus triomphant, s’offrant ce festin du dernier jour ou superbement il faisait ses adieux et partait pour l’éternité dans cette magnificence de grand philosophe.  Non,  il se voyait mourir bêtement.  Exécuté par un con.  Presque par pitié.  Une grande tristesse l’envahit.   Il sombra dans une profonde dépression.




   Le 19 septembre 2008, comme prévu le document fut lu par téléphone à toutes les personnes indiquées.   Au dernier numéro de la liste, celui de ses parents, on écouta la courte phrase sur main libre, et après commença le plus gros banquet que la famille ait connu. 


   Le premier toast fut pour Sébaste, revenu des morts. 


***

dimanche 15 mai 2011

  Le 19 septembre   (suite)


 Il faut réaliser maintenant.  Le lundi suivant, il annonça son départ à son employeur prétextant une année sabbatique absolument nécessaire.  Évidemment son patron n’a jamais rien compris, le trouva bien dérangé, ce qui est une réaction tout à fait normale et prévue. 

   Deuxième étape, obligatoire, rendre la date officielle, inchangeable et sans le dire à personne.  Il trouva un notaire, lui remit une enveloppe contenant une liste de personnes à contacter et un document à leur lire.  Une enveloppe scellée, avec cette inscription dessus : À n’ouvrir que le 19 septembre 2008. 
Pas avant, pas après.   Il a esquivé toutes les questions du potiron et, en le payant bien,  obtint sous serment professionnel  l’assurance que rien n’arrêterait l’exécution de ce mandat, quelle qu’en soit la raison.

Moi, Jean-Sébastien Letendre, domicilié au 1495, appartement 4, de la rue Béchelle à Montréal, sain de corps et d’esprit, j’ai entrepris le 18 septembre 2007 de prendre le contrôle de ma vie en soumettant ma mort à mon désir.  Je suis le maître de ma destinée et le seul responsable.  Depuis ce matin, je ne suis plus par ma volonté qui s’est exprimée. 
Je veux qu’il soit écrit que l’Esprit domine le corps, même devant la Mort.

   Ça y est.  C’est fixé.  Irréversible.  Il me reste exactement 362 jours à vivre, s’est-il dit, en quittant son étude.

   Il se consacra dès le lendemain à vivre, goûtant précieusement chaque chose.  Rêvant, réfléchissant sans cesse.  S’étonnant de tout, comme si c’était la première fois : les cris des enfants dans la ruelle, la couleur du ciel au matin, le trafic vibrant et incessant dans la rue, la douceur de la pluie, les odeurs des arbres qu’il n’avait jamais senties auparavant, bref, un étranger qui visite la terre, l’humanité, là, en ces lieux, à ce moment précis.  Une sensibilité à tout.  Un touriste qui n’en finit plus de prendre des photos, de tourner la tête. 

   Cela l’a étourdi pendant quelques jours.  Il en fut troublé, mais aussi renforcé dans son projet.  J’ai bien fait, pensa-t-il, sans la mort prévue, je n’aurais pas apprécié tout ça.  Je ne l’appréciais pas avant.   Il me reste 354 jours encore, c’est parfait.  Je ne suis qu’au début de mes vacances.   

   On se rendit ainsi, sans trop de surprise jusqu’à Noël.  Tout allait plutôt bien.  Le budget jusqu’à présent était respecté et il gardait le contrôle de ses peurs.   Des pincements au cœur quelque fois, certes, mais qui ajoutaient au piquant de l’aventure.  Les pires jours, comme sur une mer déchaînée, il pouvait passer d’une mélancolie abyssale aux émotions les plus vertigineuses de liberté et d’extase.  Enfin, il profitait pleinement de la vie.  Il avait toutes ses journées à lui pour lire, se promener, rêver, traînasser.  Les voyages ça ne lui disaient rien.  Le faste des grands restaurants, non plus.  Une vie simple, une vie de moine, lui convenait parfaitement. 

   Tant mieux, car il faut éviter le piège de l’inconscience.  « Rester concentré.  Ne pas trop s’attarder aux petits bonheurs passagers.  Jouir pleinement de la vie, oui, mais ne pas succomber.  Comme pour une aventure de voyage, se laisser charmer, mais ne pas s’attacher.   Surtout ne pas oublier le but de tout ça : la vie n’a pas de sens, l’humanité est en perdition, la mort est une aberration.  Il faut être conscient et prendre en main sa destinée.  Avoir vécu c’est tout ce qui compte. »

   Les Fêtes passées,  il reprit le focus.  Un mal de dent et les mauvaises nouvelles à la télé le remirent sur le droit chemin : « Tout est éphémère, on a de béatitude que de ne plus souffrir, ne plus avoir faim, ne plus avoir froid, ne plus avoir peur, ne plus avoir envie.  Les joies ne s’additionnent pas, rien ne s’accumule, ni les bonheurs, ni les peines; un compte de banque qui tomberait à zéro tous les jours.   L’intensité reste toujours la même, on ne gagne rien à durer.    Il me reste 243 jours c’est bien assez.  Peut-être même trop ».

*

                                            à suivre...

dimanche 8 mai 2011

Le 19 septembre 2008



   Depuis toujours il était obsédé par la mort.  Fasciné, plutôt.  La MORT.  Quel évènement majeur dans une vie !  
Il ne croyait ni en Dieu, ni en Diable, ni en une vie après.  Pour lui, c’était retour au néant comme avant la naissance.   Plus d’existence, plus de conscience;  plus de conscience, plus d’existence...révélée,  que le néant.  La mort triomphe toujours de la vie.  Le temps ne compte donc pas, ni avant, ni pendant, ni après. 
Avoir vécu c’est tout ce qui compte. 

   C’est ainsi que Sébaste, philosophe perdu dans les étoiles, comprenait les choses.  Toujours attiré par les mystères de la vie qui le troublaient, l’excitaient ou même le déprimaient, il avait mis le feu à sa conscience et depuis il ne pouvait plus l’éteindre.  Trente-deux ans.  Pas d’enfant, pas de femme (de courtes aventures qui finissaient toujours mal de toute façon) et le vide de plus en plus autour de lui.  Tous les siens partis, embarqués dans leur univers de papa, de carriériste, de monsieur rangé, tous accrochés par des femmes exclusives.   Certains jours il se voyait comme sur un quai de gare quand le train est parti, emmenant la nuée tantôt vibrante et bruyante de voyageurs, seul  avec le balayeur au fond et le commis au guichet qui se remet à son livre dans un soudain silence qui prend toute la place.

    Pas malheureux, pas heureux.  Juste fatigué, épuisé comme vidé de contenu.  Juste la conscience.  Une conscience qui ne lâche jamais, qui s’étend comme un feu de forêt illuminant partout, brûlant tout : la naïveté, l’espoir, la futilité, la joie. 

   De son univers, pas grand chose : petit appartement, petit emploi de commis de bureau qui n’aboutissait à rien, ce n’est pas l’intelligence qui manquait, mais plutôt la personnalité qui faisait défaut; quand on est solitaire, toujours en retrait, et toujours moraliste aux mauvais moments on n’a rien vraiment pour faire avancer une carrière.  D’ailleurs, il s’en foutait.  Il n’aimait que rêver, étudier les choses, se poser les grandes questions, discuter de philosophie, morale.  Mais avec qui ?  Son seul ami véritable, le seul avec qui il pouvait échanger des heures durant, n’était plus là,  parti, au fond des États-Unis, profiter d’une promotion inespérée.  À peine se voyaient-ils deux ou trois fois par année.  Les autres, bof, c’était des collègues de bureau, de gentils voisins de pallier, de vagues connaissances, pas de sottes personnes, mais toujours brèves dans la réflexion.  C’est tout.  La famille ça ne compte pas, frères, sœurs, beaux- frères, parents sans chicanes mais sans atomes crochus,  chacun installé sur sa planète.  Une famille pour les réceptions de fêtes, seulement.

   Alors notre homme est seul.  Pas malheureux, pas heureux.  Le sentiment que la vie peut être longue comme ça.  Longue pour rien, surtout.   
Nous sommes tous des condamnés à mort, pensait-il, comment ne pas tenir compte de ça?  Toute entreprise est sujette à la mort subite.  Tiens, comme cette araignée qu’on vient d’écraser, j’espère pour elle qu’elle n’avait pas de projets pour cet après-midi!   Toute sa vie elle a eu peur de mourir... voilà, c’est fait, et elle ne le sait probablement même pas.  Ce n’est pas tellement la mort qui est terrible, absurde, oui peut- être, mais pas aussi terrible que le fait de l’appréhender toujours.  Être un jouet soumis au destin, un objet dans un jeu macabre de roulette russe  - il y a des balles pour tout le monde, mais on ne sait pas quand le coup va partir, on ne sait pas qui sera le prochain.  Et on reste tous là, dans la pièce, assis sagement, faisant comme si de rien était.  Pire, faisant comme si ça n’arriverait pas.  Jouant le jeu de l’éternité, un jeu de dupe. 

   Un soir de grande lassitude il projeta de mettre fin à ses jours.  Pourquoi pas?  Il se voyait très bien disparaître, comme ça dans son auto, s’abandonnant ainsi au moyen d’un boyau connecté au tuyau d’échappement.  Mort douce, facile, on s’endort, et on meurt.  Pourquoi pas ce soir ?  Puis, il se disait pourquoi pas demain?  L’important, c’est qu’il se sentait capable du geste.  C’est lui-même qui déciderait quand le coup partirait.  Je n’ai rien décidé de ma naissance, mais je peux tout décider de ma mort, se disait-il, voyant là une douce revanche pour un philosophe.  Cette pensée le grandissait.  Voilà, en éliminant cette variable il pourrait pleinement vivre. 

   Fixer la date et la manière de sa mort, ce sera son projet.  Pourquoi traîner quelques années de plus?  Il en manquera toujours.   Rien ne s’accumule.  Manger ne me satisfait pas plus qu’hier, ni moins que demain.  Alors, c’est décidé, il aura un grand avantage sur tous les autres condamnés à mort : la date.  Demain commencerait la dernière année de sa vie.  Dans un an, jour pour jour, je ne serai plus.  À partir de maintenant, je vis.  J’ai le plein contrôle de ma vie.  Ma mort est réglée.

   Il avait conclu ça comme on décide de rentrer chez les moines.  Un changement de vie radical; on fait ses bagages et ses adieux à tout le monde et on part à la recherche de soi dans une nouvelle dimension.  Ce n’est pas triste, c’est juste un grand changement dans le cours de sa vie.  Mais dans ce cas-ci avec la mort au bout...  Ouais,  mais qui dit qu’un moine ne meurt jamais subitement ?  Voilà, c’était décidé.  Une grande sensation l’envahit; si le Destin existe, il en est plus fort. 

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                                                                 à suivre...